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« Le Renard et la Cigogne 3 »

mercredi, 10 juin 2009

Le Renard et la Cigogne 3

Troisièmepartie de la lecture du Renard et la Cigogne.

Imitant le Renard, la Cigogne se fait Renard, mais le Renard devient Cigogne. Il est "cigogné", voire pris en poule. Honteux, comme un Renard qu'une poule aurait pris, il doit rentrer au logis en serrant la queue. Beau spectacle d'impuissance !

Le Renard et la Cigogne est une fable à vainqueur et vaincu. La Cigogne l'emporte en se préservant par une suite d'actes, qui font discours et piège. Ayant su se révéler rhéteur, et même fabuliste, à son profit, elle a donné leçon sans bavardage, sans même un mot, et elle a maintenu sa dignité, son vivre à sa façon. Elle est donc une figure qui s'accorde avec l'Homme se libérant, lui-même, de ses Maîtresses, et qui s'oppose au Maître d'école dont la rhétorique est déplacée.

Entre les deux Maîtresses et le Maître d'école, elle a les qualités que devrait avoir ce Maître d'école, et elle n'est pas, comme les deux Maîtresses, une simple arracheuse de cheveux. Par sa maîtrise, elle instruit le Renard, et, du coup, par effet de la fable, le lecteur, également trompeur. Voilà subtil éloge de l'art utile d'imiter, qui est au fondement des Fables, et qui prend admirablement place dans la composition du Premier Livre.

L'affaire est cependant plus trouble.

Que désire la Cigogne, en effet ? Et quel était le dessein du Renard, l'invitant, et mangeant, sans souci d'elle, dans une assiette ? Quel est le statut de cette tromperie, dont la Cigogne se venge ?

Observons que Renard et Cigogne sont de deux sexes différents. Compère s'oppose à Commère. Renard porte d'ailleurs le nom d'un personnage fameux pour ses entreprises gaillardes. L'indication de sa queue, dans la fable, et l'évocation de la Poule, laissent peu de doute sur la possibilité de reconnaître en lui un individu fortement sexué. Plus loin dans l'oeuvre, au livre V, Le Renard ayant la queue coupée est une fable si merveilleusement obscène qu'on s'étonne que Jean-Jacques Rousseau ne l'ait pas condamnée. Comment laisse-t-on cette histoire aux mains des enfants ? Sans doute est-il convenu, par la critique, que le sexe est peu présent dans les Fables, la chose étant réservée aux Contes...

Le Renard est un être à queue. La Cigogne est un être à long bec. Curieuse commère que cette Cigogne ! On suspecte son bec s'enfonçant en un vase à long col d'être un analogon subtil de la queue... Cette Cigogne est donc moins simplement commère que le Renard n'est compère... Fantasme peut-être... Abus de Lacan ?

La Fontaine place pourtant le Renard et la Cigogne précisément à la suite d'une fable à homme et femmes. L'Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses, d'évidence, ne saurait se lire en faisant l'économie du rapport sexué entre les personnages... L'arrachement des cheveux même, qu'imposent les deux dames au grison, rappelle Samson et Dalila. Il est bien ici question de virilité en danger, que l'Homme parvient, in extremis, à sauver : Je vous suis obligé, belles de la leçon.

Compère le Renard surgit après ces mots. Commère la Cigogne vient, à son tour, relayer les deux Maîtresses... D'une fable l'autre, la question du rapport entre sexes se déploie : comment vivre ensemble chacun à sa façon ? Comment ne pas transformer, selon la formule d'un Conte, son logis en prison ? Ici, l'Homme l'emporte, mais le Renard perd. Les deux Maîtresses sont maîtrisées, mais la Cigogne gagne. Le Renard doit regagner son logis, mais les Belles doivent renoncer à habiter celui de l'Homme... La guerre des sexes a lieu deux fois, la victoire allant tantôt à l'un, tantôt à l'autre, et il paraît difficile, en ce monde, de manger ensemble, ou de songer heureusement au mariage...

L'action initiale du Renard, et la réaction de la Cigogne, de ce point de vue, sont à relire. Il n'est pas certain, en effet, que le Renard ait voulu, clairement, tromper la Cigogne et que celle-ci doive se venger. Rien n'assure que le Renard ait eu dessein conscient d'imposer à sa partenaire une domination, comme le Loup l'a fait avec l'Agneau, ou les Voleurs avec l'Ane, ou les Hommes avec les Petits Oiseaux... La fable se tait sur ce point. Dès lors, rien n'assure que la Cigogne ait eu à se venger. La vengeance n'est-elle pas la réaction nette, selon le code de l'honneur, à une offense ? Qui trompe et est reconnu trompeur est assurément offenseur. Mais le Renard est-il exactement trompeur ?

Compère le Renard se mit un jour en frais

Et retint à dîner commère la Cigogne.

Le régal fut petit, et sans beaucoup d'apprêts :

Le Galand pour toute besogne

Avait un brouet clair (il vivait chichement).

Ce brouet fut par lui servi sur une assiette

La Cigogne au long bec n'en put attraper miette ;

Et le Drôle eut lapé le tout en un moment.

Sans souci de la Cigogne, qui doit être pourtant sa spectatrice, ce Galand, qui l'est et ne l'est pas, ignore la conversation : point d'échange égal de plaisirs, tel que le montre la fin des Amours de Psyché et de Cupidon. Le Renard jouit seul et métamorphose autrui en spectateur. S'il a besoin d'autrui, c'est pour le nier, mais rien n'assure que ce besoin soit conscient. Les actes du Renard ne procèdent pas nécessairement d'un dessein. La Fontaine ne lui construit pas une intériorité reflexive : pas de parole, pas de discours intérieur. Le Renard est tout actes.

Les Amours de Psyché et de Cupidon, quelques années plus tard, racontent comment Amour impose à Psyché de ne pas le voir pour des raisons qu'il juge bonnes, mais qui masquent son désir de la dominer. Il faut toute l'aventure, telle que la construit La Fontaine, pour que Cupidon aperçoive sa faute, et établisse avec la belle une conversation de baisers, c'est-à-dire, entre partenaires, un rapport égal et délicieux, un monde toujours beau, toujours divers, toujours nouveau. Psyché par ses actes, sa soumission, sa détermination, fait sentir à Amour la réalité, inaperçue par lui, de sa tyrannie. Cupidon n'était pas trompeur. Il se trompait. Le Renard, sans doute est trompeur, mais il se trompe, peut-être, également. Il n'est pas du tout sûr, à lire la fable, qu'il voie clair dans ses actes. Cette affaire d'oeil a son point aveugle.

La Cigogne désire cependant se venger :

Pour se venger de cette tromperie

A quelque temps de là, la Cigogne le prie...

Réduite à l'état d'oeil, la Cigogne construit la vengeance comme motivation de sa suite d'actes. Se vengeant, elle est fondée, selon l'honneur, à imiter le Renard. Par l'imitation, elle se délivre de l'humiliation. Elle maintient son vivre à sa façon. Elle peut s'affirmer Cigogne contre l'obligation de vivre selon le Renard. Voilà qui est bel et bon. Mais, pour être Cigogne, elle devient Renard, et donc mâle, être à pointe, à bec qu'on enfonce en un col fort étroit... Désire t-elle se venger du Renard ou être Renard ? Autre point aveugle.

Face au Renard jouissant seul, et l'obligeant à voir, elle décide de jouir seule à son tour, et d'obliger le drôle à voir. L'imitation fait sa jouissance. Il n'y aura pas d'échange. Pas de paroles échangées pour se rencontrer, et faire conversation. S'établissent une double solitude et un système de spectacle négateur pour le spectacteur. La vengeance est dès lors un masque pour le plaisir, et il ne s'agit pas de donner ou de prendre leçon. Rien n'est dit. Tout est dit. La Cigogne ne s'adresse pas au Renard, comme l'Homme aux Belles dans la fable précédente. C'est ici le je qui dit écrire pour les trompeurs... La Cigogne est toute à son plaisir sans mot.

Elle se révèle Renard quand elle révèle au Renard qu'il est Renard sans le savoir, et donc l'oblige à n'être plus Renard... Etrange jeu. Croisée des identités et des sexes. La femelle montre sa pointe. Le mâle serre sa queue. La poule prend. Le Renard porte bas l'oreille.

La guerre des sexes est plus profonde et plus subtile qu'on croit. Les partages sont moins nets qu'on se les représente. La Fontaine le dit dans les Femmes et le Secret. Il sait sur un point (porter des secrets) bon nombre d'hommes qui sont femmes... Il est aussi des femmes qui sont hommes, des cigognes qui sont renards, et des renards que poules prennent...

C'est trouble. Ca se redouble Dans un autre article, nous avons montré qu'on pouvait entendre Sigogne, poète du godemiché, sous la Cigogne. N'insistons pas. Nous aurions trop à dire encore...

Le jeu des désirs croisés est plus complexe aux Fables qu'aux Contes. Dans ces récits réputés érotiques, il s'agit surtout de vaincre des obstacles sociaux et de multiplier les coups. Mais dans les Fables, tout est dédale d'identités. Les Fables ne sont pas ce qu'elles semblent être. Leurs personnages pas davantage. Par glissements des hommes aux animaux et réciproquement, par multiplication des cas, par jeux infinis de langues, et parce que tout en tout est divers, les sexes ne sont pas aussi hétérogènes qu'on croit.

Là se rejoue encore, et en corps, la question des deux deux dont nous avons analysé le fonctionement dans les fables précédant le Renard et la Cigogne. S'il y a bien deux deux - un deux de différence et un deux de gémellité - ces deux se mêlent aux sexes et dans cette fable. L'affaire, quoique claire d'un certain point de vue, se fait confuse. Le brouet brouille. L'un devient l'autre et réciproquement. La Cigogne se renarde, le Renard est cigogné. La queue se serre, le bec passe au long col, le museau du Sire était d'autre mesure, et nul, sans doute, ne se connaît tout à fait...

Trompeurs, c'est pour vous que j'écris/ Attendez-vous à la pareille...

Qui est trompeur ? Qui ne l'est pas ? Le trompeur ne se trompe-t-il pas ?

Attendez vous à la pareille.

Cette pareille est appareil terminal qui rappelle en langue, par les sons, le compère, donc la commère. Tout se trouve et se perd là en échos sonores quand on entend "con père", qui vient au premier vers, juste après la précédente leçon...

Lacan, Lacan, quand tu nous tiens...

Il faut avoir l'oreille à la pareille, comme la fable l'indique en rime. Tout n'est pas pris dans l'écrit, le son compte.

Evitons pourtant de parler d'un ton fort grave, à contre temps, comme le Maître d'école, lorsque l'Enfant paraît. S'il convient d'exercer sa langue, il n'est pas toujours temps de proposer une harangue...

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le Renard et la Cigogne 3 10:53 dans La Fontaine

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