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« Oreilles et échelles : passages en poésie »

mercredi, 17 juin 2009

Oreilles et échelles : passages en poésie

Les étudiants de classe préparatoire passent des khôlles, qui sont séances d'interrogation en vue d'entraînement pour l'oral des concours.

Professeur de Lettres au lycée Fermat, je propose à mes khâgneux des textes de littérature française qu'ils ont à expliquer.

En fin d'année, la tension s'accroît. Les oraux approchent. Cette tension se vit dans l'agitation car l'administration du Lycée organise toutes sortes d'examens. On déménage des choses. On ferme des portes. On s'agite. Il est difficile, à la fin Juin, de trouver des salles où kholler en paix.

Hier après midi, vers quatorze heures, ayant proposé à une jeune beauté de m'expliquer les Oreilles d'Amaranthe, ne trouvant pas de salle libre, je m'installai avec elle, dans un grand couloir, où il y avait des tables, dont une ronde, comme dans un restaurant, mais vide. Nous étions seuls avec Pierre de Marbeuf. La jeune beauté se mit à lire les Oreilles :

Oreilles, la nature en coquillant qui gire

Vos petits ronds voutés de long et de travers,

Fait en vous un dédale, où bien souvent je perds

Le langage amoureux que pour vous je soupire.

O portes de l'esprit, par où le doux zéphyre

Fait entrer sur son aile et l'amour et mes vers,

Chastes chemins du coeur qui toujours sont ouverts,

Pour ouïr les discours d'un pudique martyre.

Oreilles l'abrégé de toutes les beautés

Petits vcroissants d'amour, accroissez les bontés,

De ma chère Amaranthe, afin qu'elle m'allège !

Mais quoi par vos faveurs pourrai-je la toucher ?

Ma voix qui n'est que feu n'ose vous approcher,

Pource que vous avez la blancheur de la neige.

La jeune beauté était une jeune beauté. Comment faire pour ne pas le voir ? D'ailleurs pourquoi ne pas le voir ? Mon regard passait de mon livre à ses bras nus, des métaphores à son visage. Je l'écoutais. Je la lisais. Je voyais les mots de Marbeuf sortir de sa bouche. Le sonnet sonnait. Tout allait bien.

La jeune beauté parlait d'intelligence. Elle sentait le subtil du texte. L'expliquant, elle en déployait les jeux. Elle disait son désir en la langue, et l'érotisme venait à ses lèvres, avec le baroque et la préciosité.

J'étais enchanté.

O portes de l'esprit, par où le doux zéphyre

Fait entrer sur son aile et l'amour et mes vers...

Soudain, au bout du couloir, la porte battante s'ouvrit. Un homme en bleu entra, suivit d'un second. Ils étaient grands et forts. Ils portaient une énorme échelle.

Très vite, ils arrivèrent à notre niveau. Ils passèrent. Ils s'enfoncèrent à l'autre bout du couloir derrière une autre porte battante. La jeune beauté n'avait pas cessé d'expliquer : Chastes chemins du coeur qui toujours sont ouverts...

Les hommes sont revenus. Cette fois, ils portaient de grandes boîtes. Ils sont passés devant nous en parlant, puis ils ont disparu au bout du couloir. Pour ouïr les discours d'un pudique martyre ?

La jeune beauté expliquait délicieusement ce martyre. Elle convoquait le christianisme. Je me régalais.

Avec une échelle nouvelle, les hommes bleus ont surgi encore. Ils paraissaient plus décidés, et même plus bleus. Leurs échelles étaient énormes. Ils parlaient. Oreilles l'abrégé de toutes les beautés... Ils semblaient ne pas nous voir. Je n'écoutais plus guère ma jeune beauté. Je riais en moi.

Accroissez les bontés

De ma chère Amaranthe afin qu'elle m'allège.

Echelles. Oreilles. Echelles... Oreilles....

Les hommes ont disparu. Puis, ils sont revenus avec de très grosses boîtes. Et puis encore, dans l'autre sens avec une échelle géante.

Mais quoi par vos faveurs pourrais-je la toucher ?

Ils semblaient ne pas nous voir. Nous semblions ne pas les voir. L'explication continuait. Les échelles passaient avec les boîtes et les hommes en bleu.

Un instant, la jeune beauté et moi, nous nous sommes souris. Nous savions. Que savions-nous ? Echelles ? Oreilles ?

Puis ce fut la blancheur de la neige. Dernière échelle. Conclusion. Je posais des questions. Il n'y eut plus d'échelle. Poursuivez vos efforts ! Vous êtes sur la bonne voie. N'oubliez pas le Polypote. Songez à la paronomase. Et la structure en phrases, qu'en faites-vous ?

Quand la jeune beauté fut partie, plus tard dans le couloir vide, je pensais au visage de la table, du poème, des échelles et du jour. Je me disais que la poésie était de passage. Et nous aussi.

Le corps est trop présentement absent des Lettres.

J'aime les échelles, la beauté, Marbeuf et les oreilles.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Oreilles et échelles : passages en poésie 10:12 dans Etudes littéraires

1 commentaire est apparu (en écrire un autre ?)

  • 1.

    le vendredi 25 décembre 2009, à 00:46, Candie [TypeKey Profile Page] écrivait :

    L'absurdité de ce moment, prétendumment maîtrisée par l'étudiante qui faisait sa khôlle érotique au beau milieu d'un couloir.
    Aujourd'hui encore le souvenir me fait sourire.
    Les hommes bleus chantent. Nous sommes imperturbables, mais sous la fausse poussière de la khâgne, nos visages lisses se troublent d'un rire.

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