« Monsieur Fraysse »
lundi, 8 juin 2009
Monsieur Fraysse
Monsieur Fraysse a commencé par m'effrayer.
Je ne l'avais pas vu. C'était un nom. On en parlait.
Dans la cour de récréation de l'école primaire Jolimont, à Toulouse, on disait qu'il tirait les oreilles, en pinçant les cheveux.
Je priais ce que je pouvais pour ne pas avoir monsieur Fraysse.
Je l'ai eu.
Monsieur Fraysse portait un béret noir comme mon grand-père. Il portait aussi une veste de velours épais et des pantalons gris, très mous. Monsieur Fraysse me paraissait grand, maigre, très vieux.
Monsieur Fraysse entrait en classe avec une poule quand il nous apprenait la poule. Il amenait une tortue le jour de la tortue.
Il avait une grande règle, dont on pouvait craindre l'emploi, mais il préférait introduire dans la classe une imprimerie avec des caractères de plomb. Nous nous salissions. Nous combinions des lettres. Nos tirions un journal.
Il était impitoyable sur le cé cédille.
Il m'a tiré l'oreille et pincé les cheveux pour cette cause.
Je viens d'apprendre de mes parents que monsieur Fraysse est mort.
La dernière fois que je l'ai vu, lors d'une conférence, c'était un très vieil homme. Nous avons échangé quelques mots. Il se souvenait.
Quelques années plus tôt, il m'avait fait donner une énorme huître fossile. Je l'ai dans ma bibliothèque.
On racontait qu'il achetait des livres sans valeur et qu'il en remplissait sa maison. On le disait un peu fou.
Voici plus de vingt ans, on m'apprenait qu'il vivait dans une bergerie au dessus du cirque de Tournemire, dans l'Aveyron. Il surplombait les falaises.
Plusieurs fois, je me suis promené autour de sa bergerie Je l'imaginais ermite en retraite sur ce grand causse, parmi les dolmens et les éperviers.
Jamais je n'ai entendu dire qu'il ait eu une femme.
Il était simplement monsieur Fraysse.
Je n'ai aucune idée de son prénom.
Il est tout dans son nom.
Monsieur Fraysse, toujours en leçon de choses, était un poète concret.
Il a posé un peu mes pieds sur terre. Il m'a fait arbre comme lui.
Il a construit mon enfance dans le constat du monde et la fabrication des pages. Plus tard, j'ai senti son regard dessus les Causses. Je les aimais comme lui. Et j'aime Tournemire qu'il a choisi. Il voyait de sa Bergerie le Viala du Pas de Jaux. Que tous ces noms me semblent admirables !
Les autres, dans la cour de récréation, avaient peur de lui. Ils devaient redouter le poète réel.
Quand je l'ai retrouvé, très vieux, il s'en tenait à son béret, à sa veste de velours, et au contact rugueux.
La grande huître fossile, que j'ai de lui, le représente. Elle résiste aux tendresses vagues.
Mon instituteur m'a fait leçons de choses. Il m'a donné une huître, fait voir une bergerie, et enseigné les lettres d'imprimerie en plomb.
J'aime ne pas savoir où son corps, et mes lignes, reposent.
Yves Le Pestipon |
22:15 dans
Tombeaux
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