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« Etoiles fossiles »

lundi, 31 août 2009

Etoiles fossiles

Des étoiles parfois sont à vendre. J'en achète.

Le marché Saint Aubin à Toulouse ne fournissait guère, voici vingt-cinq ans, que des nourritures, le plus souvent maraîchères, mais l'enrichissement des habitants, la boboïsation et les femmes ont multiplié les possibilités. Des bijoux, des vases, des jouets, des parfums, des livres anciens et modernes sont apparus. Voyager est devenu presque inutile, tant tout est là. La Chine, le Maroc, l'Afrique noire, l'Amérique latine, l'Espagne, l'Inde abondent Saint Aubin. On y respire les épices. On y palpe des soieries. On y contemple des fétiches. On y feuillette des ouvrages latins du XVIIème siècle. On peut même s'y instruire en Bible.

Acteur et témoin de cette métamorphose, un marchand de minéraux propose les trésors divers des profondeurs terrestres. Il vend des pierres polies ou brutes, des fossiles ou des cristaux, de magnifiques échantillons ou du vrac, des porte-bonheurs ou des pièces pour cabinets de curiosité. La malachite y contacte le cinabre, le quartz, la tourmaline, l'ambre, la pyrolusite, ou le lapi-lazuli. Les dents de requin grouillent à côté des cristaux d'aragonite, des trilobites, des ammonites, ou du gypse. Le Maroc, la Chine, le Brésil, l'Italie, l'Inde, l'Espagne, peuplent son étal. L'homme est aimable, paisible, souriant, et volontiers plaisant aux enfants dardant leurs yeux.

J'aime que l'étal de ces biens inutiles contraste avec les carottes, les tomates, les pains, la saucisses, et les jambons. Dans l'abondance des comestibles, les pierres me paraissent veiller à l'art. Un peu d'éternité se glisse par elles sur le marché. Leur dureté persistera quand les passants, les marchands, et, peut-être, la lumière auront disparu. Les tourmalines vieillissent mieux que les chairs des femmes et des salsifis.

J'aime les pierres. J'en ai l'appétit depuis l'enfance. Mais mon goût me porte surtout aux fossiles. Devant eux, je déploie volontiers les ailes de mon rêve.

Les fossiles sont du vivant mort devenu pierre. Ils témoignent de l'inaccesible. Ils sont à lire comme les signes d'un texte qui n'a jamais été écrit, et que notre oeil vivant compose. Ils nous font poètes obligés.

Les cristaux appliquent trop la règle. Leur éclat est admirable, bien entendu, mais les fossiles sont inattendus. Leur beauté est contestable. Leurs formes ne répondent à aucun canon. Ils résultent trop des aventures de la mort pour être exactement splendides. Ils sont incomplets, mal venus, à moitié effacés, ou trop noirs, ou trop blancs. Ils sont l'instantané précipité d'une durée. Ce sont des métaphores prisonnières, d'un coup délivrées des strates. A nous de baiser leur sommeil avec notre désir.

J'ai l'oeil aux marnes, aux schistes, aux marbres et aux calcaires. Mon marteau de géologue m'accompagne. J'aime voir surgir par lui la belemnite ou la rhynchonelle. Leur expression m'enchante.

Au marché Saint Aubin, j'avais repéré, ces derniers temps, des étoiles de mer fossiles. Trois plaques. J'y songeais. Je les voulais.

J'avais vu de ces étoiles pour la première fois, récemment, au Muséum de Toulouse.

Jamais je n'aurais cru de tels fossiles possibles, avec cette souplesse et cette précision.

Jeune, j'avais extrait des opbiures à la Voulte sur Rhône. J'en avais aussi cherché dans le rhétien des environs de Saint Affrique. Plusieurs fois, j'avais rencontré chez des marchands ou dans des musées de beaux spécimens. Mais j'ignorais le mouvement sublime de ces étoiles là.

J'ai marché, ces dernières semaines, dans des montagnes. J'ai vu des grottes. J'ai rencontré des ossements de mammouth. J'ai écouté perler les stalactites. J'ai composé des pages et des pages. J'ai aussi vu les étoiles depuis l'Observatoire de Toulouse. J'ai considéré les satellites de Jupiter. J'ai admiré des visages, des lièvres, et des cascades. Plusieurs fois, je me suis baigné dans les rivières et dans les lacs. Mes mains ont senti les glaises, les chairs, les souffles et les livres. Ma bouche a dit les paroles du fou, et le feu des poèmes.

Je n'ai pas oublié les étoiles fossiles du marché Saint Aubin. Leur aube montait dans mes nuits. Leurs danses animaient l'ombre.

Ce dernier dimanche d'Août, pami les tourmalines, les dents de requin et les trilobites, j'ai retrouvé les trois plaques d'étoiles de mer. D'abord, je me suis éloigné. J'ai fait le tour du marché. J'ai tenté d'acheter des livres. Aucun ne me convenait. J'ai examiné un tome de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. J'ai compulsé des manuscrits en latin, puis j'ai considéré des disques, des bibles, des poulets, des femmes, des vases, et des salsifis. Je me disais qu'il était inutile d'acheter des étoiles. Je me disais que la plus belle plaque coutant soixante dix euros, je pourrais dépenser cet argent en saucisses, en ouvrages, ou en chaussures. Pourquoi des étoiles de mer fossiles ? Je puis voir au ciel tant d'étoiles de feu...

Mes caves sont pleines de centaines d'échantillons de pierres et d'empreintes diverses. Je dors parmi les pas de reptiles, les haches polies et les trilobites. Je fais peser sur mes dossiers un bloc de gryphées et de pectens. Des poissons de l'Eocène garnissent mon bureau. Il y a un immense trilobite sur mon évier. Et si je regarde derrière moi, je rencontre un Cerithum giganteum que j'ai déterré, voici plus de trente ans, à Damery. Pourquoi des étoiles fossiles ?

Je suis trop vieux pour acheter des pierres. C'est assez ! Jouissons ! Goûte les fruits, cueille des lèvres, voyage... Les pierres sont pour les enfants, et pour les morts. Va ton chemin d'homme du milieu de sa vie. Laisse tes rêves de pierres mémoires aux cadavres et aux adolescents. Ton temps est au dernier vif.

Je tournais dans le marché aux mille carottes avec ces paroles en moi. Je fuyais les étoiles. Je tentais de considérer les visages, les salsifis, les musiciens, et la brise légère. Mais les étoiles m'attiraient.

J'ai pris la plaque la plus grande, avec trois étoiles.

J'ai tendu très vite mes billets à l'homme.

- Savez-vous d'où elles viennent ? Et de quand elles datent ?

-Non, Non, me dit l'homme, Je ne sais rien. Le spécialiste n'est pas là. Vous voulez une poche pour les mettre ?

- Oui, oui. Une poche.

Et je les ai mises dans la poche, et la poche dans mon sac, et j'ai acheté du pain, un poulet, des fruits, et des fleurs. J'ai pu voir les visages. J'ai pu voir l'église Saint Aubin et l'immense ciel. Les étoiles étaient avec moi.

Ces étoiles fossiles viennent sans doute de Mecissi au Maroc. Elles datent de l'Ordovincien. Les marchands marocains les ont retouchées pour les rendre plus gracieuses. Elles sont vraies et fausses. Elles sont de l'art et de la nature.

Je les ai mises dans ma bibliothèque parmi les livres de théorie littéraire. Elles dansent sur la critique.

Je compose l'Astrée avec ces étoiles au dos. Ce soir, j'irai voir encore, puisqu'il fait beau, le grand triangle des nuits d'été, place Pinel. Trois étoiles encore.

Les étoiles au ciel sont souvent fossiles. Leur lumière est peut-être éteinte. Le ciel est une profondeur de temps.

La plaque de pierre où dansent mes étoiles est aussi une profondeur de temps.

Quatre cent cinquante millions d'années.

Des marchands marocains ont fait extaire cette plaque sous le soleil. Pour quelques dirhams, ils l'ont fait nettoyer et restaurer. Il a fallu toute la pauvreté et toute l'histoire pour que s'admette la besogne de cette plaque. Ces étoiles sont impures. Je les aime telles.

Elles ont été exposées plusieurs semaines au marché Saint Aubin. Je les ai vues. Je les ai rêvées. Je les ai transportées en songe dans les grottes et parmi les amis. J'ai vécu avec elles l'humaine comédie.

J'ignore quel visage de moi se penchera un jour sur ces étoiles. Je suppose que je vieillirai devant elles, me rappellant vaguement l'amor che move il sole e l'altre stelle. Je me souviendrai des trois rimes finales stelle des trois chants de la Divine Comédie. J'imagine mes rides sinuant davantage, mes derniers cheveux blancs, ma peau jaunâtre et toujours ces étoiles fossiles dansant face à moi dans leur ciel de pierre. Enfin mes yeux les considèreront pour la dernière fois. Peut-être devrai-je m'en séparer pour quelque hôpital. Peut-être mourrai-je en leur présence dans un brusque soulèvement de coeur.

Mes étoiles fossiles persisteront. Leur danse passera à d'autres visages. Leur mort est la vie même comme l'Astrée, et la Divine Comédie, en leurs vieilles fictions, sont très précisément notre présent.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Etoiles fossiles 10:41 dans L'Astrée

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