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« Le Coq et la Perle 1 »

samedi, 29 août 2009

Le Coq et la Perle 1

Voilà une fable sans harangue. Aucun Maître n'y prend la parole pour y donner une leçon.

Dans la fable précédente, le Pédant et le fabuliste parlaient, mais Le Coq et la Perle se distingue par le silence.

Ce titre même affiche une incomplétude. Il ne décrit qu'une moitié du texte, celle que La Fontaine tire de Phèdre.

Un jour un Coq détourna

Une perle qu'il donna

Au beau premier Lapidaire.

Je la crois fine, dit-il :

Mais le moindre grain de mil

Serait bien mieux mon affaire

A ce petit récit, Phèdre ajoutait un vers de commentaire : Hoc illis narro qui me non intelligunt. Je raconte cela pour ceux qui ne me comprennent pas. L'auteur latin prenait donc la parole pour donner conseil, comme le Pédant ou le fabuliste de l'Enfant et le Maître d'école. Il indiquait que le Coq était l'image d'un mauvais lecteur de ses fables.

La Fontaine coupe : pas de harangue, même très brève, dans son texte. Pas de désignation explicite de son propre travail d'écriture. Il ajoute, en revanche, au récit de Phèdre, qui peut être celui d'Esope ou de Marie de France, un second récit qui produit, selon Jean-Pierre Collinet, un amusant effet d'écho.

Un ignorant hérita

D'un manuscrit qu'il porta

Chez son voisin le Libraire.

Je crois dit-il qu'il est bon;

Mais le moindre ducaton

Serait bien mieux mon affaire.

Faisant écho au Coq, l'Ignorant permet à La Fontaine de se taire, tout en créant force effets de sens. Au lecteur de lire le Coq, par l'Ignorant, ou l'Ignorant par le Coq, et de penser. A lui de construire par lui-même, et pour lui-même, l'éventuelle harangue qui peut lui être bénéfique. A lui donc de considérer le corps entier de la fable, dont le redoublement parle sans discours, de même que le Renard lisait le corps actif de la Cigogne, qui redoublait ses propres actes.

Le lecteur est convié à la réflexion. Il est attiré vers elle par le redoublement du récit, la reprise de la plupart des rimes, la briéveté et l'esprit de ces petites anecdotes. Si l'on peut dire, comme Louis Marin, que le récit est un piège, son redoublement est un piège au piège, car il délivre. Ce piège ne nie pas la subjectivité du lecteur. Il l'entraîne, au contraire, à vivre. Le fabuliste n'est pas un Maître qui cherche occasion d'exercer sa langue au détriment d'autrui. Il attire son lecteur pour qu'il compare, interroge, médite, parvienne à quelque mouvement de pensée.

Le fabuliste est l'anti-Maître d'école, mais il a besoin de ce personnage pour poser ce qu'il est. Il est aussi fort différent de la Cigogne, bien qu'il pratique comme elle le redoublement silencieux, et qu'il ait besoin d'elle, également, pour poser ce qu'il est. La Cigogne, en effet, cherche essentiellement à se venger, tandis que le fabuliste ne veut aucun mal au lecteur. Son texte est donné à lire, avec son silence, pour le plaisir d'autrui. Il veut provoquer une expansion heureuse de la pensée.

Dans les Amours de Psyché et de Cupidon, Poliphilie lit ainsi. Il prend la peine de demander à ses amis s'ils désirent l'entendre. Il leur laisse la parole. Il évite de leur asséner une quelconque harangue. Loin de se comporter en Maître d'école, ou en Cigogne, il évite encore d'être pareil au Chêne qui assène ses remarques au Roseau, et il produit, contrairement aux Frelons, une oeuvre délicieuse et bienfaisante.

Le Coq et la Perle est un exemple de l'art lafontainien de donner à lire dans le souci d'autrui. C'est un art de la discrétion à l'égard de son désir. Il s'agit à la fois, selon une formule de Roland Barthes, de suggérer au lecteur que le texte le désire, et que son désir peut être cultivé par la pratique qu'il aura de ce texte.

La Fontaine fait ce que faisait Phèdre, mais plus subtilement. Le fabuliste antique employait le Coq pour montrer comment user de ses fables. Un lecteur aussi ignorant et vaniteux que le Coq semblait incapable de les comprendre, et la plupart des lecteurs étaient pareils... D'où la tonalité amère, et même aigre, du dernier vers de Phèdre, qui ressemble fort à l'aigreur étroite, sottement nostalgique, de la harangue du Pédant... La Fontaine évite cela. Chez lui, pas de harangue, pas d'aigreur, même dans un seul vers. Il mène pourtant, comme Phèdre, vers une réflexion sur l'art des Fables, qui suppose, comme le croyait le fabuliste antique, un lecteur qui ne soit pas Coq, et qui ne soit pas Ignorant. Seulement, pour La Fontaine, ce lecteur doit subtilement savoir remonter de l'Ignorant au Coq, puis revenir du Coq à l'Ignorant, et construire pensée, par diverses liaisons et discrétion d'auteur. En somme, La Fontaine met à l'oeuvre son lecteur, quand Phèdre se plaint seulement que beaucoup ne le comprennent pas. La Fontaine est poète, quand Phèdre est moralisateur.

La Fontaine invente et désire son lecteur au moins depuis le tout début du premier Livre. Ce lecteur est produit par le composition de l'oeuvre en même temps qu'il la rend possible. Si d'aventure quelqu'un peut lire Le Coq et La Perle, il peut lire tout le premier Livre, donc toutes les Fables. Or pareil lecteur existe, puisque la fable est lue, au minimum par son auteur... Il n'est ainsi nul besoin d'aigreur, de morale amère, ou de harangue. Inutile de se plaindre des enfants, et de voir partout des babouins. Il faut travailler toujours à inventer ce lecteur désirable dont le fabuliste, lui-même lecteur, est déjà un premier modèle.

La fable est ici la forme dont l'existence en composition démontre vers l'avant la possibilité d'une parole discrète à l'ami. Avec leur suc si doux, ces cellules si biens bâties, que sont les Fables, font non seulement connaître l'excellence de leur artiste, mais la possibilité d'un monde subtilement vivable... On pense aux Essais de Montaigne. On pense, plus audacieusement à Rimbaud, pour qui la poésie est toujours en avant. On admire l'énergie de construction de la Fontaine qui sait détourner un texte de Phèdre, pour le métamorphoser en une machine non célibataire, faisant merveilleusement notre affaire.

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le Coq et la Perle 1 22:39 dans La Fontaine

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