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« L'Enfant et le Maître d'Ecole 1 »

lundi, 17 août 2009

L'Enfant et le Maître d'Ecole 1

Pour qui l'aborde après les fables qui le précèdent, L'Enfant et le Maître d'école produit un triple effet de simplicité. D'abord, La Fontaine dit immédiatement son projet :

Dans ce récit je prétends faire voir

D'un certain sot la remontrance vaine.

Ensuite, les vingt-quatre premiers vers de cet ensemble de vingt-sept vers sont des décasyllabes. Il faut attendre les vers vingt-cinq et vingt-sept pour rencontrer deux octosyllabes. Enfin la relation qui unit les deux personnages ne fait manifestement pas intervenir les complexes jeux du désir. Simplicité de projet d'écriture, simplicité de technique d'écriture, simplicité de relations entre les personnages dans un décor qui paraît familier (la Seine), après le Renard et la Cigogne, ces choix créent une rupture que rend encore plus sensible le passage de la fable animale au récit d'actions humaines.

La Fontaine crée pourtant une évidente liaison d'une fable à l'autre. La fin de la première et le début de la seconde affichent les intentions d'écriture du je.

Trompeurs c'est pour vous que j'écris

Attendez vous à la pareille

Dans ce récit je prétends faire voir

D'un certain sot la remontrance vaine.

L'écrit devient récit, mais le je se maintient pour dire l'intention pédagogique des Fables. Il s'agit de les composer pour autrui, en faisant voir par elles le monde tel qu'il est, ou tel qu'il sera, et en modifiant les comportements. A la fin de L'Enfant et le Maître d'école, La Fontaine, sur un ton assez familier, complète d'ailleurs son propos :

Hé mon ami, tire moi de danger

Tu feras après ta harangue.

Se poursuit ainsi une ligne fondamentale du premier Livre, dont un des plus beaux moments paraît avec L'Hirondelle et les Petits Oiseaux. La Fontaine tente de fonder son entreprise, à la suite des textes liminaires des Fables : les deux Dédicaces, la Préface, et la Vie d'Esope le Phrygien. Les discours bien intentionnés ne suffisent pas. Pour avertir efficacement autrui, il faut séduire, parler à l'imagination, donner quelque espace de plaisir et de méditation. Un récit peut ainsi mieux faire voir qu'une harangue, surtout à contre temps, comme celle du Maître d'école.

Ce personnage est un parfait contre modèle. Certes, son intention d'ensemble n'est pas blâmable. Il vient efficacement en aide au jeune enfant qui risque la noyade. Loin d'être Renard et trompeur, il ne tend aucun piège. Il obéit à ce que La Fontaine appelle, dans un autre livre, la loi de nature, c'est-à-dire l'entraide. Il ne cherche assurément pas à se venger, comme la Cigogne, et on ne saurait apparemment lui attribuer d'intention trouble. Il agit donc, apparemment, comme l'Hirondelle, ou comme le Livre des Maximes, et comme le fabuliste... La Fontaine le blâme pourtant.

Quand la Cigogne savait calculer son temps, et se taire, quand elle savait faire de son corps un texte silencieux et efficace, le Maître d'école préfère parler avant d'agir. Il ne sait pas distinguer entre les temmps. Il s'avise à contre temps, manifestant une méconnaissance grave du monde, d'autant plus ridicule qu'elle se couple avec un discours de savoir. Il appartient ainsi à une redoutable engeance :

En toute affaire ils ne font que songer

Aux moyens d'exercer leur langue.

Aucune distinction. Généralité maximale. Chaque affaire est une affaire comme une autre. Cette engeance ne pense pas réellement, elle songe. Elle métamorphose la diversité effective des affaires en moyens. Quant à la langue qu'elle emmploie, elle se réduit à être pour elle-même sa propre finalité.

Cette engeance nie autrui, auquel elle s'adresse en apparence. Elle nie peut-être aussi la langue dont elle fait l'enjeu exclusif d'un exercice sans efficace et sans occasion de plaisir pour autrui. Le plaisir qu'elle obtient est essentiellement solitaire. Elle agit donc à l'opposé du je qui écrit, même pour les trompeurs, et qui joue sur les mots, avec les mots, pour qui sait lire en oblique, et se sait donc nécessairement trompeur.

Le Maître d'école est un personnage doublement clivé. Sauveur, il prend le risque, pour exercer sa langue, de laisser mourir un enfant. Efficace quand il agit, il est absolument vain quand il parle. Mais il ignore cette dualité. Il ne sait rien de la rupture entre les deux personnages qu'il joue. Il ne pense pas le passage. Il ne se voit pas, pas plus qu'il ne voit réellement le monde. Il est ainsi tout opposé de la Cigogne qui sait ce qu'elle fait quand elle change de rôle. Cigogne, elle se sait Cigogne, et elle se sait pertinemment Renard devenir pour se venger du Renard. Mais le Maître d'école, comme tout le peuple fort grand des babillards, des censeurs, des pédants ne se connaît pas. Se connaîtra-t-il au discours que le fabuliste lui avance par son récit ? La fable en formule la possibilité, mais elle ne fait pas voir son efficacité. Elle laisse même entendre que ses chances sont minimes : si le Créateur a béni l'engeance des babillards que peut-elle sinon faire voir ? La fable se sait faible. Le vain vainc toujours. L'entreprise pédagogique du fabuliste se mène sur fond d'un pessimisme commun au XVIIème siècle. Toute remontrance est peut-être vaine : la vanité des créatures est apparemment bénie du Créateur. Alors pourquoi vouloir aider autrui à se connaître ? Faut-il vouloir sauver ?

Tout se joue entre le Ciel et la branche du saule...

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : L'Enfant et le Maître d'Ecole 1 9:18 dans La Fontaine

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