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« L'Enfant et le Maître d'école 3 »

vendredi, 21 août 2009

L'Enfant et le Maître d'école 3

Troisième partie de la lecture de cette fable.

Le Maître d'école distingue fort mal. A peine parle-t-il à l'Enfant, il le traite de babouin. Quand il conclut, il l'inclut dans "semblable canaille". On pourait croire ce harangueur fabuliste, si l'art de la fable consistait à animaliser ses destinataires. Mais, justement, la fable ne ramène pas l'humain à l'animal. Elle se sert d'animaux pour instruire les hommes. Elle ne fonde pas sur une confusion un discours simultanément réducteur et universalisant. Le Maître d'école, usant par deux fois, du monde animal, est, de ce point de vue, un anti-fabuliste. Il se sert d'animaux pour réduire un homme, ici un enfant, en grand danger. L'intervention du je, quand il s'adresse à l'ami, éclaire retrospectivement le choix du Maître d'école. Elle distingue en effet d'abord l'humanité de son destinataire. Elle espère en elle. Elle l'amène par l'amitié vers une égalité confiante. La parole du fabuliste est agrandissante, comme la poésie selon André Breton, quand il préface Signe ascendant. Elle distingue ici au deux sens du mot.

Le Maître d'Ecole, quant à lui, est du côté des totalisations hâtives. Lui et ses pareils confondent toutes affaires. Ils se trompent donc sur leurs différentes espèces, et ils confondent les moments. Il croient que tout est toujours le même temps. Ils ressemblent à la Cigale qui croit que l'été est une totalité sans limites, ce que semble dire la répétition des t en tout l'été. Ils ne songent qu'aux moyens d'exercer leur langue dans une durée toujours la même. Ils réduisent (ne... que... ) et ils totalisent, leur totalisation étant fondée sur une réduction.

La Cigogne, dans la fable précédente, distingue les temps. Loin d'agir à contre temps, elle diffère sa réaction à l'offense. Ce n'est qu'à quelque temps de là qu'elle prie le Renard de se rendre chez elle. Elle lui fixe une heure, qu'il respecte, et elle attend qu'il constate le piège, éprouve sa défaite, et reparte, honteux comme un Renard qu'une poule aurait pris. Cette Cigogne est un modèle d'attention au temps.

De la Cigale au Chêne, dans le premier Livre, nombreux sont les personnages sans cette attention. Pour La Fontaine, ce manque procède d'un mauvais rapport physique, éthique, voire métaphysique, donc poétique avec le monde. Il indique souvent une vanité. L'erreur sur le temps procède d'une erreur profonde.

Les commentateurs, peut-être, n'ont pas assez insisté sur la pensée du temps chez notre fabuliste. Ils n'ont pas assez vu qu'elle anime déjà l'ensemble du premier Livre, au double sens de la durée et de la météo. Ils n'ont sans doute pas assez souligné que cette attention procédait largement, contre un certain cartésianisme, de la pensée épicurienne telle que la formule Lucrèce : il n'y a pas de monde, selon le De natura rerum, sans le temps, et c'est par le temps que se produisent les tourbillons, conditions de multiplicité et de désastre. Ces commentateurs n'ont pas assez souligné, comme l'a fait pourtant Michel Serres, que la physique, pour Lucrèce, est bien science des flux, des écoulements, et donc des courants d'eau, et d'air, des nuages, et des vents, pensée de la bise et du Nord, et que le sage est homme qui se sait toujours en ces mouvements, ces variations, ces crises mortelles et vitales. La Fontaine n'ignore rien de cette pensée, qu'il enrichit largement d'Evangile, cette autre pensée du temps. Le contre temps est dès lors pour lui faute majeure. Qui va à contre temps se perd et perd autrui. Question pratique. Question de salut.

Connaissance de l'autre et connaissance du temps ont partie liée. On montrerait aisément par la Colombe et la Fourmi que l'entraide ou la charité supposent une conscience claire du temps, mais La Cigale ignore la Fourmi et le temps. Le Chêne ignore également le Roseau et le Temps. Qui ignore le temps ignore les altérations, celles du monde comme de soi. Il ignore l'autre, et l'autre en lui-même. Ignorant l'autre, il ignore sa pensée particulière du temps. La Cigale oublie que la Fourmi n'envisage pas le temps comme elle. Le Chêne se refuse à considérer que le Roseau a une autre pensée du temps que la sienne. Ce refus d'attention à l'altérité et au temps, ce que la Fontaine dit ensemble diversité, c'est l'anti poésie. Le Maître d'école est un anti poète. Sa harangue, qui ne fait pas oeuvre, et surtout pas miel, témoigne qu'il ne songe qu'à exercer sa langue, acte contraire à la poésie : la poésie n'est pas songe quand même le songe à son prix, et elle n'est pas exercice solitaire de la langue. Elle est considération en acte du monde dans un effort de langue inventif. Le miel que font les abeilles en fournit une bonne image. Le Maître d'école, qui ne fait pas oeuvre, est mauvais artisan. Il est Frelon.

La Cigogne, attentive au temps et à l'altérité de l'autre, tout au moins Renard, n'est pas un modèle pour fabuliste poète. Certes, nous l'avons vu dans un autre article, son corps se fait fable efficace, mais la Cigogne ne vise nullement à améliorer le Renard, et à lui donner chance de se délecter. Elle travaille à l'humilier, à le réduire, et l'on pourrait dire, sans trop forcer le texte, à le castrer. Là où le fabuliste vise au bien de son lecteur, considéré comme un ami, elle veut se venger. Comme le Singe et le Chat du IX, elle veut son bien premièrement et puis le mal d'autrui. Devant Renard rendu impuissant, elle jouit seule de sa propre nourriture en enfonçant son bec dans le vase au long col.... Autoérotisme ? Sans doute. Le fabuliste, quant à lui, s'adresse à autrui, l'élève au rang d'ami, comme le fait Lucrèce. Peut-être échouera-t-il... Peu importe. Il a choisi, comme l'Octogénaire du livre XI, de se donner du soin pour le plaisir d'autrui ? Voilà son miel, produit naturel et divin.

Le fabuliste est comme la Cigogne, mais contre elle. Il est contre le Maître d'Ecole, mais, en partie, son analogue : il ne veut pas le mal d'autrui, et finit par faire le bien. Le fabuliste est une Cigogne qui se voudrait Maître d'école, ou un Maître d'école qui saurait se faire Cigogne. Il sait les temps, les autres, sa propre dualité, et sait même s'adresser amicalement aux trompeurs.

D'une fable à l'autre, se module un art de la fable, entre piège et harangue, piège pour le bien autrui, et harangue sans contre temps. Le fable ne saurait être simplement discours. Elle est récit, qui est simultanément piège, désir de l'autre, art du temps, et toujours en quelque manière silence. Le récit est profondément, pour la Fontaine une forme éthique. Il s'oppose précisément à la Maxime, telle même que l'illustre magnifiquement La Rochefoucauld. Il ne sidère pas, mais conduit à l'échange par la présentation du monde d'ici-bas. Il fait voir parce qu'il offre place à la subjectivité de son destinataire, autorise la métamorphose des mots en images, et distingue. Si le récit transporte le monde, qu'il soit Seine, Enfant ou Saule, il ne saurait se satisfaire de généralités vaniteuses. Il distingue précisément les affaires et les temps. Quand il est vraiment ce qu'il peut être, il ne se contente pas de rendre les choses générales, ce que condamne le petite texte intermédiaire entre la Mort et le Malheureux et la Mort et le Bûcheron. Le récit suppose l'attention au monde. Il suppose un art de la distinction, celui que le Coq et l'Ignorant ne pratiquent pas toujours. Voilà le point : le Maître d'Ecole est-il Coq ? Est-il ignorant ? L'un et l'autre assurément. Coq parce qu'ignorant. Ignorant parce que Coq.

Le Coq et la Perle poursuit l'Oeuvre, dont on reconnaît l'artisan....

Yves Le Pestipon | Voir l'article : L'Enfant et le Maître d'école 3 14:27 dans La Fontaine

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