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« L'Enfant et le Maître d'école 2 »

lundi, 17 août 2009

L'Enfant et le Maître d'école 2

Deuxième partie de la lecture de cette fable

Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir

En badinant sur les bords de la Seine.

Le Ciel permit qu'un saule se trouva

Dont le branchage, après Dieu, le sauva.

Pas de saule, et pas de branchage chez Lokman dont une traduction latine est l'origine probable du récit de la Fontaine : l'enfant y tombe directement dans le fleuve d'où il appelle un homme à l'aide. Chez La Fontaine, le branchage et le Ciel font une part du sauvetage. Une autre part reste à l'homme, mais la permission du Ciel donne sens et valeur à son acte éventuel, ce qui n'était pas le cas chez Lokman. De plus, l'apparition d'un élément de la nature rend évident l'accord de celle-ci avec le Ciel. L'entraide, que l'Ane et le Chien, au livre VIII, nommera la Loi de nature est aussi encouragée par le Ciel : Sauver autrui, quoi de plus naturel ? Quoi de plus divin ? Le Magister, sauvant l'enfant, agira à la fois selon le Ciel et selon la nature. Il en complétera l'action.

Le saule, dont il est question ici, n'est pas le saule pleureur de nos jardins modernes. Ce dernier n'est arrivé du Japon que vers la fin du XVIIème siècle. Le saule de cette fable est cependant un arbre des territoires humides, dont les branches assez souples tendent à descendre. Théophile de Viau dans une de ses Elégies en propose l'image :

Là tu verras un fond où le paysan moissonne,

Mes petits revenus sur le bord de Garonne,

Le fleuve de Garonne où de petits ruisseaux

Au travers de mes prés vont apporter leurs eaux,

Où des saules épais leurs rameaux verts abaissent,

Pleins d'ombre et de fraîcheur, sur mes troupeaux qui paissent.

Le saule a un passé poétique. Cet arbre des territoires humides et sans prétentions va vers le haut, mais aussi vers le bas. S'il n'est pas Chêne, il n'est pas non plus Roseau, mais il a quelques aspects de l'un comme de l'autre, ce qui n'est pas le cas du noyer auquel se trouve un moment accroché Frère Jean des Entommeures, et que la fable ne pouvait évidemment employer.

La Fontaine a inventé le saule pour son récit. Cet arbre lui donne une couleur française et familière, qui s'accorde avec la Seine. Il favorise des glissements de sons intéressants avec sauve. Surtout, il est souple. Il est plutôt faible. Il plie, sans rompre. Il est nécessaire, mais insuffisant au salut de l'enfant. Il est l'image sensible d'une suspension en attente d'un acte.

Cette invention est à la fois physique, éthique, métaphysique et verbale. Autant dire qu'elle est poétique. Elle est caractéristique de l'art lafontainien de la réécriture par écarts productifs d'effets calculés, et infinis. Ici, bien évidemment, l'apparition du saule change tout au récit de Lokman, et pas seulement en ce que La Fontaine, comme l'écrit Madame de Sévigné, peint. Le saule interroge naturellement et divinement l'action salvatrice de l'homme, et il la permet. Il en indique aussi l'urgence. Tout temps ne sera pas bon. Le saule n'offre pas une résistance infinie. Il fonde donc la possibilité de l'intention bonne, et rend nécessaire une réflexion sur le moment de son accomplissement. Dès lors, il fonde aussi l'action du fabuliste qui vise, dans la lignée de l'Hirondelle et du livre des Maximes, à aider autrui, mais il pose aussi la question du moment, qui est aussi celle des modalités, et, sans doute, plus largement, des limites : quel est le bon moment pour la fable ?

Ce saule est un dispositif interrogatif et une réponse. Il fait entrer le petit récit de Lokman en poésie méditative. Il est aussi un des liens subtils qui assure, d'arbre en arbre, comme le montrent les gravures de Chauveau, l'unité du premier Livre. Il est une parole discrète tout à l'inverse du Maître d'Ecole, avec lequel, ironiquement il rime, tandis que tout l'appelle, par le sens et par la musique, à Seine et à sauva... Ce saule est une invention dont les dissonances même font réseau, raison, et résonnent. Il est un des plus remarquables détails pour sentir l'unité lafontainienne.

A la fin du récit qui nous occupe, cependant, les derniers vers peuvent sembler étranges : d'un côté, le fabuliste invite au changement tout auteur de harangue à contre temps. D'un autre côté, il constate que le Créateur bénit l'engeance de ces individus. Sa fable se dresse donc contre la volonté de Dieu. Ses chances de réussite paraissent donc nulles. A quoi donc peut-elle servir ?

Sûrement pas à badiner seulement. C'est en badinant que l'enfant choit dans l'eau... La fable n'est pas affaire d'enfant badinant, et elle n'est pas chant permanent sans souci du monde et du temps comme le pratiquait la Cigale. Le fabuliste veut faire voir. Mais qui ? Et pourquoi, si le Créateur bénit l'engaence qu'il blâme ?

L'action du Magister, quand il sauve l'Enfant, accomplit apparemment la volonté de Dieu et de la nature, mais le fabuliste, quand il vise à corriger le harangueur à contretemps, agit en sens contraire. Son discours paraît se dresser contre la bénédiction.

On pourrait objecter qu'il ne s'agit pas de sauver le harangueur, comme il s'agissait de sauver l'enfant. Apparemment le harangueur n'est pas en danger. Celui qui est en danger, en cette affaire, c'est le je, en tant qu'il se substitue à l'Enfant. Le conseil du je vise donc le salut du je. Le fabuliste ne travaillerait donc pas au bien d'autrui, mais au sien seulement, et son échec éventuel, puisque contredisant la bénédiction divine, témoignerait seulement de l'impossibilité de se sauver soi-même dans un monde mauvais... Cependant, le fabuliste n'est en danger que fictivement, tandis que le harangueur se trouve effectivement mis en danger, dans la mesure où le fabuliste, le désigne comme un sot, dont la remontrance est vaine. Le danger est fictif, mais la fiction crée le danger : la fable est le piège de mots où tombe le harangueur s'il s'aventure à faire une harangue à contre temps. La fable peut-elle, et doit-elle sauver, cet ami, qu'elle fait voir comme un sot ? Peut-elle et doit-elle le sauver du ridicule ? La fable peut-elle être à la fois ce qui fait trébucher, et ce qui sauve ? Peut-elle être double ? Peut-elle être trompeuse ? Questions en suspens.

Au premier vers, le fabuliste prétend faire voir d'un certain sot le remontrance vaine. Pas de destinataires assignés pour ce projet. Pas même les trompeurs comme à la fin de la fable précédente. Tout lecteur paraît appelé à se métamophoser en spectateur sur les bords de la scène... Aux derniers vers, cependant, le fabuliste s'adresse, sur un ton assez familier à un ami : hé, mon ami, tire moi de danger ... Oubliés apparemment les trompeurs, voici un ami en particulier. Oubliée même l'engeance que le Créateur a bénie, voici un individu singulier. Celui-ci peut agir, ou non. Il peut se transformer ou ne pas se transformer. Il peut répondre ou non à l'invite qui lui est faite. Ce qui est certain, c'est qu'il est vu. Le Créateur a bien pu bénir en général son engeance, mais cet ami, puisque le texte s'adresse à lui, est vu, un certain jour, au présent, qui est produit, remarquablement, par le présent de l'impératif, et par le futur du tout dernier vers (tu feras après ta harangue). Cet ami se voit. Il connaît son image... Le discours ici n'est pas seulement discours, mais récit, et il fait voir... Voilà un nouvel avatar de L'Homme et son image, pas en maximes, mais tout en récit, c'est-à-dire en art des mots avec le temps. Pas de "contre ciel" et pas non plus de contre temps, mais la vive construction d'un présent fictif, qui est le piège, et le secours contre le piège dans l'ici-bas très humain des amis.

Il n'est pas impossible que cet ami, qui n'a rien demandé, contrairement à l'Enfant, se transforme. La fable fait une part de l'acte. A lui de faire l'autre part. Peut-être la fera-t-il ? Peut-être pas... Tout est en suspension. Mais il y a amitié et espérance. Cette espérance fonde la fable, qui n'est pas une harangue à contre-temps, mais un récit qui construit habilement du temps pour le temps. Surtout elle ne fabrique pas, comme la harangue, du général, du toujours, des parents malheureux, de semblables canailles. Elle tend à produire des sujets particuliers. Elle distingue.

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : L'Enfant et le Maître d'école 2 17:19 dans La Fontaine

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