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« Dans le Jardin de Printemps »

mercredi, 9 septembre 2009

Dans le Jardin de Printemps

Les artistes contemporains ignorent la nature et la culture. Ils habitent régulièrement les villes, regardent des écrans, voyagent en avion. Ils ne savent pas le vieux métier des cultivateurs, qui honorent la terre par un lent travail, comme l'indique le sens latin du verbe colere. Ils ont oublié l'art des jardins, dont se délectait La Fontaine. Voilà ce que disait, en substance, Marc Fumaroli à la radio un matin de printemps. Il lui paraissait improbable qu'un artiste contemporain représente des hommes cultivant un jardin dans un paysage.

Les Musées d'art contemporain lui donnent largement raison. On y voit des tas, des voitures, de gros ours en peluche bleue, des lampes électriques, des carapaces de scarabées en plastique, des photos de sexe, des cordes, des sacs, des saucissons, des doigts qu'on mutile, des structures en métal.

René Izaure cependant a fait Dans le jardin de printemps.

Le titre de ce dessin paraîtrait tout à fait chinois, s'il n'était ainsi complété: Dans le jardin de printemps, plantation des pommes de terre dans la vallée de Croquié, avril 2004, crayon Wolf, René Izaure.

René Izaure est un contemporain. C'est un artiste. Ce n'est pas un artiste contemporain.

Je lui ai acheté son dessin. Je le considère depuis quelques mois. Il représente trois individus qui cultivent un jardin dans un paysage.

Marc Fumaroli, sans le savoir, a déclenché mon achat. J'aurais volontiers acheté tout autre dessin de René Izaure. Quelques uns même me plaisaient davantage. Mais l'académicien m'a décidé. Il métamorphosait ce dessin, sans que l'auteur fût au courant, ni lui, en un manifeste.

Récit à René Izaure. Sourire.

Aujourd'hui, je peux examiner Dans le jardin de printemps. Je peux le goûter, y réfléchir, produire avec lui des lignes. Je peux en être le critique, et l'amoureux. Je peux le brûler. Il est à moi.

Est-il à moi ? Dans quelle mesure, si je l'aime ?

Il est mon proche. Et moi le sien. Nos lignes pour le moment se croisent. La mienne est de vie. La sienne, peut-être, est de présence. Je suis menacé par ma mort, mais la mort de tous les amateurs le menace, ou le feu qu'un vivant lui mettrait. Je peux produire des lignes sur lui, tandis qu'il ne peut rien apparemment sur moi.

Un jour, je le décrirai. J'en ai le dessein. Dans quel jeu ? Mêlons.

Tout à l'heure, à la Bibliothèque municipale de Toulouse, sous la coupole de Jean Montariol, je regardais le portrait d'Ugolino Martelli par Bronzino.

Ce portrait me plait.

Ugolino Martelli était un jeune lettré florentin. Son père, sans doute, a voulu considérer son image. Il l'a fait représenter debout, la main droite posée sur un livre ouvert, et tenant par sa main gauche un livre fermé. Le coin d'un autre livre fermé apparaît sur la table où est posé le livre ouvert.

Un livre est ouvert, un autre est fermé, un troisième est presque invisible : on n'en voit qu'un petit morceau.

Derrière Ugolino Martelli, au fond de la pièce, une statue représente David ayant vaincu Goliath.

Pas de jardin. Pas de nature. Du bois. Du fer. Du papier. Du tissu. Des pierres. Bronzino ne paraît pas être un artiste des champs. Serait-il un artiste contemporain ?

Le livre dont n'apparaît qu'un seul coin est de Virgile. Un fragment d'inscription l'atteste. Est-ce les Géorgiques, les Bucoliques, ou l'Enéide ? C'est un Virgile, poète latin.

Le livre fermé est un livre de Pietro Bembo, cardinal érudit et galant, qui écrivit des livres en italien et en latin.

Le livre ouvert, est l'Iliade. Son texte est en grec. Agamemnon se retire à regret du combat en raison de la grève d'Achille.

C'est l'Iliade que, pour le moment, semble pratiquer Ugolino Martelli, mais il connaît aussi Bembo et Virgile. Il y tient, ce vivant. Il sait le latin, l'Italien, et le grec. Il les honore. Telle est la culture qu'il manifeste. Il sait la poésie ancienne, les galanteries érudites, et la suspension de la bataille. L'ouverture du livre indique cette suspension.

Faut-il maintenir la suspension ? Peut-être pas. Sans combat, David n'aurait pas vaincu Goliath. Mais faut-il essentiellement consacrer sa vie à vaincre Goliath ? Question pour Martelli, au nom martial... N'est-il pas plus important, plus vivant, plus coloré même, de se placer parmi des livres et en paix ? N'est-il pas vif de se tenir parmi les livres, dans le jeu subtil de cultures, prêt ?

Ce jeune homme cultivé, dans une belle demeure, seul vivant dans cette pierre et ce papier, sous l'oeil du père, est-ce le Jardin du printemps ?

Le Bronzino est au musée de Berlin, dans la bibliothèque, sur les écrans... L'Izaure est devant moi. Je le fais glisser par des liens vers l'Astrée.

Avec ses trois personnages plantant des patates dans la vallée du Croquié, que presque personne ne connaît, il est beaucoup moins noble que le portrait.

Ses patates ne valent pas les livres. Ses Pyrénées ne valent pas une admirable statue de marbre. Son jardin n'est pas même un hortis conclusus.

Bronzino est célébré. Izaure ne l'est pas.

Bronzino représentait un programme. Izaure représente une nostalgie. Mais la nostalgie est au principe du programme de l'italien, et le pyrénéen propose, selon Fumaroli, qui n'en sait rien, un manifeste.

A la radio, sur l'Astrée, dans des livres, vers des oreilles, l'Italie dialogue avec les patates, les livres de Bembo, Goliath et la vallée de Croquié... Les patates cultivées dans un paysage, par le dessin, s'opposent à l'oubli. Elles sont aussi fortes que les livres dans cette oeuvre étrange. En quel temps sommes nous ? Quelles sont nos lignes ? Pour quelle conclusion ?

Je suis contemporain, par l'oeil, de René Izaure et de Bronzino, et eux ensemble. Nos lignes se croisent dans des espaces aussi subtils que ceux des représentations. J'honore la nature, la culture, la plantation des patates et la suspension de l'homme entre les livres devant la statue. L'oeuvre que j'aime est toujours dans le Jardin du printemps. Nous sommes étonnamment vieux, et c'est ouvert.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Dans le Jardin de Printemps 20:23 dans Artistes

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