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« Grothendieck, une guêpe et ma bouche »

jeudi, 17 septembre 2009

Grothendieck, une guêpe et ma bouche

Pour les parleurs, Alexandre Grothendieck est un sujet.

Les mathématiciens, quand on en réunit, et que son nom paraît, leurs yeux s'allument, leurs oreilles se tendent, leurs bouches s'ouvrent. Les non mathématiciens, contactés, ont vite leurs mots à dire.

Je recueille un peu de ces discours. Cela devrait former un reportage, mais la réalisatrice, pour le moment, a disparu.

Il faut du trou en toutes choses.

Antoine de Falguerolles habite un château charmant. Comme il en sait long sur le monde, et qu'il a l'oeil aux mathématiques, Alexandre Grothendieck lui sied.

Dimanche dernier, pour en deviser, il m'a invité avec certains de ses amis. Subtil entremetteur, le pasteur Nizet était de la partie. Il en profitait pour manipuler une hache polie et une étonnante pierre noire du paléolithique inférieur, trouvées récemment dans le parc.

Tout allait bien. Repas plaisant, Ciel pur. Arbres splendides Tableaux et bibliothèques en bonne place.

Quelques guêpes s'activaient sur les melons et les raisins.

L'installation de Grothendieck ne fut pas immédiate. Les paysages, les tableaux, la hache polie, l'air du temps et Nicolas Sarkozy eurent d'abord les honneurs des bouches. Des nourritures furent partagées. On goûta la lumière.

Grothendieck pressait. Antoine de Falguerolles me donna la parole.

Déjà, depuis un moment des troupeaux de mots s'amassaient derrière mes lèvres. Des anecdotes roulaient entre mes dents et sur ma langue. Des phrases s'épanouissaient comme des nymphes de Rubens dans ma salive. J'étais de l'intérieur dégoulinant de verbe.

C'est un plaisir de parler de Grothendieck à une petite assemblée, dont une partie en sait long, et dont l'autre ne sait rien. On livre aux savants des anecdotes fraîches, dont ils se délectent. On présente aux ignorants la trame d'une existence qui les sidère. L'étonnement peuple chacun.

J'allais parler. L'assistance était attentive. Quelques anecdotes avaient séduit des dames.

J'aime parler. C'est une puissance épouvantable qui pousse du fond de ma gorge des phrases. Par bonheur, j'ai des étudiants. Plus tard, sans doute j'enfumerai l'Enfer de mes récits. Je tente, parfois, de retenir à la lisière de mes lèvres, la lave, mais que puis-je contre les montées de magma ?

Avec Grothendieck, l'éruption est inévitable. Ce personnage, dès que son existence me fut révélée, devint un puissant concentrateur de matière verbale. C'était une Pentecôte intégrée à répétitions. J'étais condammé à l'état d'Etna Gargantuesque. De la place Pinel aux tomates, en passant par l'Ariège, l'exil, Winnie, le Ga, les Shadocks, la guerre, la géométrie, et la poésie, tout convergeait. Le nom seul de Grothendieck me secoue : sa grotte indique quoi ?

Dans le parc du château charmant, il me fallait parler.

Des remontées de verbe montaient de tout mon corps. Quelque faille sans doute s'ouvrait sous mes fesses par où montaient des vapeurs delphiques. Ma bouche s'entrouvrait. Je racontais déjà. J'annonçais à l'assistance que Grothendieck était lié aux graines de tomates.. Tout allait bien . Ca promettait.

Une guêpe se jeta vers ma bouche. Elle s'entremêla dans mes lèvres qu'elle mordit. Une douleur me saisit. Je restai un instant bouche ouverte. La guêpe tomba. Je l'écrasai.

On vint à mon aide. De l'eau, un mouchoir, des conseils..

Je repoussais toute aide. Je voulais parler de Grothendieck. Ou plutôt, me semblait-il, Grothendieck se précipitait par moi.

Je sentais mes lèvres gonfler, se démultiplier en plaques sensibles. Mais ma bouche lâchait ses phrases.

Elle parlait des tomates. Elle racontait Olmet-et-Villecun. Elle expliquait comment le Conservatoire des graines de tomates avait été le lieu de séjour de Grothendieck, et comment il était impliqué. Ma bouche racontait les adolescents fascinés par l'homme nu dans une source chaude. Ma bouche parlait des bonzes japonais. Ma bouche citait des noms. Elle introduisait l'Ariège. Elle faisait sonner Fougax-et-Barrineuf. Elle parlait. Elle parlait. Elle racontait l'eau de vie de pays. Un mathématicien intervenait parfois, apportait des précisions, relançait. On s'excitait à grothendiecker. Mes lèvres brûlaient, mais ma bouche oubliait. Elle parlait. Elle parlait. Elle jetait pour moi à l'assemblée des phrases.

La guêpe, sur la table, était morte. Elle avait voulu s'enfoncer dans ma bouche, et elle avait péri pour avoir mordu mes lèvres. Si je n'avais pas voulu parler de Grothendieck, si Grothendieck, par son retrait, n'avait pas créé ce désir, la guêpe ne serait pas morte. Mais qui a voulu Grothendieck ? Le Tsar, Lénine, Hitler, Franco, Euclide, Gallois, Cartan, ou le pasteur Trocmé, s'ils n'avaient pas agi, cette guêpe ne serait pas morte.

Antoine de Falguerolles, Jean-Pierre Nizet, Calvin, Luther et sans doute le Christ, vivant autrement, longue vie à la guêpe...

Elle était sur la table. Apparue pour interdire qu'on parle de Grothendieck ? Son envoyée, son kamikaze ? Ou le contredisait-elle ?

Ecrivant ces lignes, je la sens sortir de la fable de La Fontaine, que je commentais la veille de ce repas... Coïncidence... Cette guêpe ne savait que dire ? La guêpe circule du texte aux lèvres, retourne au texte...

.

Parlante et blessée, ma bouche nommait Grothendieck dans le parc du château charmant, où Antoine de Falguerolles avait trouvé une grosse pierre noire. La guêpe était sans pourquoi. Grothendieck guette en paix. Il faut à tout un trou.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Grothendieck, une guêpe et ma bouche 16:26 dans Grothendieck

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