« Le Coq et la Perle 2 »
vendredi, 4 septembre 2009
Le Coq et la Perle 2
Suite de l'analyse du Coq et la Perle.
La Fontaine lit la fable de Phèdre. Il l'emploie. Il la redouble par un autre récit qu'il invente apparemment. Voilà la perle détournée, mais augmentée. Travail d'auteur.
La Fontaine est donc Coq et non Coq. Il est aussi et il n'est pas l'Ignorant qui hérite d'un manuscrit. Héritier comme l'Ignorant, et tout spécialement de Phèdre, il ne porte pas le récit qu'il reçoit dans la boutique d'un libraire. Pas question pour lui de le réduire à quelque ducaton. Contrairement à l'Ignorant, La Fontaine emploie son héritage. Il redouble le Coq et la Perle dont il hérite.
La fable de Phèdre est le Coq et la Perle, et, pour La Fontaine qui la détourne, la perle. Puisqu'elle est la perle, elle est le manuscrit, qui n'est autre que le Coq et la Perle, et donc, bien entendu, la perle. Ainsi, par métonymie et par métaphore, tourne le détournement...
Ce tour n'est pas vicieux : il produit du neuf. Le jeu des vers dans cette fable illustre l'affaire... La forme fait sens, et le sens fait forme.
D'une strophe à l'autre, apparemment, La Fontaine se contente de redoubler mètres et rimes. L'effet de symétrie est frappant. Six vers de sept syllabes d'un côté, six vers de sept syllabes de l'autre. Même vers terminal, et deux des trois rimes identiques. Une rime pourtant change. Rien ne laissait attendre Bon/ducaton, en lieu et place de dit-il/mil. Il y a retour, mais pas redite. Il n'y a surtout pas réduction, mais variation intéressante. Il y a construction d'une heureuse diversité. La Fontaine emploie la versification pour faire apparaître, par pli, du neuf.
Le Coq avec sa perle ne sait rien faire de tel. S'il repère la finesse de sa trouvaille, il se montre incapable de l'employer et d'y ajouter. Il tourne à vide. Il aimerait tourner la perle en un grain de mil, même des moindres. Il se destine, pensant ainsi, à se faire rouler par le Lapidaire.... Ce Coq se contente de satisfactions vulgaires, et brèves. Il désire réduire l'existant de rencontre à un usage commun, et sans valeur réelle. Son imagination manque de force. La métamorphose dont il rêve est une réduction. Il ignore absolument, comme le poète Kikakou que dénonçait André Breton, que la poésie est augmentative. Si ce Coq a su trouver, il n'est pas trouvère, ou troubadour. Il n'est assurément pas poète. Il est loin de savoir faire ce que feront les abeilles à la fable suivante. Ce Coq ne crée pas d'oeuvre.
L'Ignorant, quant à lui, ne sait pas employer un manuscrit. S'il reconnaît la bonté de celui qu'il a trouvé, comme le Coq savait voir la finesse de la perle, il ne parvient pas en tirer, pour lui-même et pour autrui, un suc doux comme le miel. Il se propose de réduire le manuscrit à un simple ducaton. Il croit que le livre, et donc le monde, est une marchandise. Il aspire, pour user d'un terme contemporain, à la marchandisation du manuscrit... Ignorant, et aussi peu poète que le Coq, il fait apparaître sans le vouloir, et plus précisément que le Coq, la nécessité du savoir pour un usage délicieux du monde. Mais le Pédant qui le précède rend manifeste que le savoir ne suffit pas. Le savoir est nécessaire. Le savoir n'est pas suffisant. Le Livre de La Fontaine progresse par corrections successives de pensée, que l'on peut suivre si l'on n'est pas Ignorant, ou Coq, ou Pédant, si on veut bien lire d'aventure, par plis et replis, en faisant confiance, comme l'abeille de la fable vingt, à la qualité d'invention de l'artisan... Lisant ainsi, on aperçoit que le personnage de l'Ignorant permet, par retournement, de mieux penser ceux du Coq et du Pédant, tandis que le Coq, ou le Pédant, permettent, par retournement inverse, de sentir l'insuffisance du savoir. Sans doute, pour bien vivre, faut-il n'être pas Coq, et n'être pas Pédant, mais il ne faut pas être Ignorant. Quant à l'auteur de la fable, il n'est ni Coq, ni Ignorant, ni Pédant. Il sait se taire, il sait lire, et il sait redoubler à l'infini la perle fine.
Il fait mieux : il sait sortir de la perle, sans doute trop exclusivement fine, par un emploi aventuré de la perle, c'est-à-dire, étonnamment, par le pli. Repliant la perle sur la perle, mais en l'altérant, puisqu'elle devient manuscrit, il multiplie, sans rompre, avec le lecteur qui sait lire, contrairement à l'Ignorant. Il ne craint même pas d'aller au vulgaire, de sortir d'une esthétique et d'une éthique de la perle, pour rencontrer, par elle, mais au delà, le monde avec ses ignorants, ses libraires et ses ducatons. Il risque la poésie au monde. Il met la perle en révolution...
Cet artisan, dont ce lecteur goûte l'oeuvre, sait donc distinguer, comme le Coq, ou comme l'Ignorant, et même comme le Pédant qui distingue dans le monde l'appel de l'Enfant. Mais il sait aussi hiérarchiser les actes qu'il accomplit. Il sait donc aussi poser des valeurs et ordonner ses actes en fonction de ses valeurs. Il sait ainsi agir sans contre temps, sans imposer à autrui un discours indiscret, en refusant toute réduction, et en créant une augmentation du plaisir d'être. Il sait vivre son plaisir par le monde avec autrui. Il est poète, moral, habile, et physicien. Il ne se satisfait pas de trouver ou de détourner. Il crée. Il sait précisément lire et renouveler par son art le connu. Cultivé, mais sans fixation sur l'ancien, il sait goûter et proposer un monde toujours beau, toujours divers, toujours nouveau. Et ll n'hésite sans doute pas à se présenter aux vents, et même à leurs coups épouvantables. Il ose être totalement Roseau. Son art d'écrire est un art de vivre. Son art de vivre suppose un art de lire. Son art de lire, sans trop lécher l'ours, ni s'embarrasser de grimoires, permet de voir qui sait faire, avec un suc si doux, des cellules si bien bâties, mais sans oublier le vent, le temps, l'Empire des Morts.
Yves Le Pestipon |
21:31 dans
La Fontaine
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