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« Les Frelons et les Mouches à miel »

samedi, 12 septembre 2009

Les Frelons et les Mouches à miel

Au troisième livre des Fables de Phèdre, Les Abeilles et le Bourdon jugés par la Guêpe suit le Jeune Coq et la Perle. La Fontaine imite cet ordre. La chose est assez rare pour être soulignée.

Phèdre paraît indiquer la présence d'un travail de composition avec ses livres de Fables. Le Livre III, par exemple, s'ouvre par un Prologue à Eutyche et se conclut par un Epilogue au même personnage. Ces deux discours incitent à lire, par leur seule présence, le Livre comme un ensemble ordonné de fables.

La Fontaine, d'habitude, ne paraît pas se soucier de la composition des recueils qu'il emploie, quand il fabrique ses propres livres. Il butine à sa guise chez divers auteurs et en diverses parties de leurs ouvrages. Il respecte cependant la tradition de composition lorsqu'il fait précéder l'ensemble de ses Fables par une Vie d'Esope le Phrygien, ou lorsqu'il introduit ses Livres, comme il le fait pour le second, par un récit à caractère évidemment métapoétique. Mais son attitude générale paraît être de prendre les fables indépendamment les unes des autres, comme il semble lire les livres, à sa fantaisie, dans toute la tradition européenne : J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.

La Fontaine propose sans doute, comme les abeilles, des cellules bien bâties, mais, comme elles, il se repose d'abord sur différentes fleurs, et fait son miel de toutes choses. Il ne conserve pas dans ses recueils l'ordre des parterres qu'il rencontre. La composition est, chez, lui, largement, une invention.

Il n'est donc pas négligeable de constater que les fables XX et XXI de son premier Livre se succèdent comme les fables XII et XIII du troisième livre de Phèdre : Le Coq et la Perle précède les Frelons et les Mouches à miel. Ce fait témoigne d'une attention à l'ordre suivi par Phèdre, et donc, à l'ordre qu'il met lui-même en oeuvre. C'est d'abord un indice, quant à son art, pour le lecteur qui le lit auteur latin en main, ou en mémoire : son imitation n'est pas un esclavage. Il prend. Il transporte, mais, il ose se hasarder à marcher seul.

La conservation de l'ordre voulu par Phèdre indique aussi qu'il s'intéresse à cette succession locale de fables. Elles forment, sans doute, à ses yeux un couple nécessaire. Elles produisent un passage significatif. S'il le conserve discrètement, c'est que l'histoire du Coq gagne, pour lui, comme pour Phèdre, à être voisine de l'histoire des Abeilles. Inversement, l'apparition du Chêne et du Roseau, chez lui, alors qu'on rencontre chez Phèdre, une fable intitulée Esope jouant avec des noix, relève d'une invention délibérée. La Fontaine achève son livre, par un récit venu d'Esope, puissamment nourri de Virgile. Il ouvre ainsi largement au monde, à la tragédie de vivre dans le temps, et abandonne les seuls miroirs métapoétiques. Il relance la question de la poésie, que mène le premier Livre depuis la Cigale, en suggérant que la poésie s'atteint en osant le grand ouvert, le Ciel, les pieds, et l'Empire des morts. Mais, on peut le faire sans rompre, grâce au pli, et par les voies de la poétique. La construction en cellules bien bâties, avec un suc doux, permet toutes sortes de liaisons. Ainsi, l'imitation discrète de Phèdre, quant à la succession de deux fables, suggère à la fois une connaissance, une fidélité, une intention de composition, et une liberté. Elle est un indice actif de création consciente. Elle contribue à la qualité de l'ouvrage, et elle la signe. Elle nous en fait, un peu, connaître l'artisan.

Le Coq et la Perle, nous l'avons vu, redouble librement la fable de Phèdre, et supprime tout discours moral. L'essentiel du jeu de La Fontaine, ici, consiste en ce silence et en ce redoublement inventif qui fait sens. Avec la fable suivante, il métamorphose tout autrement. Loin de redoubler le récit de Phèdre et de se taire, il intervient à l'intérieur du récit, puis commente, en procédant à une amplification morale, qui se développe elle-même en l'esquisse d'une autre fable. Au retrait succède l'expansion, au redoublement ostensible, la modification subtile. Voilà un art d'imiter, varié, et loin de tout esclavage.

Phèdre racontait que des Abeilles et des Bourdons, en désaccord sur la propriété de miel, consultèrent une Guêpe. Celle-ci les départagea en leur demandant de produire du miel. Justice fut rendue...

La Fontaine maintient la Guêpe, mais la rend impuissante à trancher du cas. Il lui fait consulter toute une fourmilière. Cela n'y change rien. Le point ne put être éclairci. Du temps passe. La cause reste pendante. Mais une Abeille fort prudente finit par proposer la solution qu'avait inventée la Guêpe de Phèdre.

Chez La Fontaine, les instances de justice extérieures à l'affaire ne savent pas la régler. Aucune n'invente une technique pour distinguer entre les Abeilles et les Bourdons. Mais La Fontaine invente le personnage de l'Abeille fort prudente, Abeille parmi les abeilles, et, comme telle, dans l'affaire. C'est elle, et non la Guêpe, qui réussit.

Si Phèdre manifestait une confiance en la transcendance de la justice instituée, La Fontaine refuse cette confiance, et appelle à la prudence. Grand écart par rapport au modèle, qui s'amplifie par l'effet de la fable suivante : l'Abeille est déjà Roseau, la Guêpe serait déjà Chêne, si ce dernier n'était vaniteux. L'invention, en tout cas, ne vient pas d'en haut, ou d'ailleurs, mais bien d'ici, et par l'effet d'un travail méditatif sur le monde et sur soi, que l'on peut appeler la prudence.

Aucun Frelon n'invente une sortie de crise : ils n'y ont pas intérêt. On comprend que seule une Abeille, en cette affaire, puisse inventer. On découvre aussi que produire du miel favorise, peut-être, l'invention, et n'empêche pas la prudence... Cela peut même la favoriser. Si le miel est bien une métaphore pour la poésie, celle-ci ne rend donc pas toujours Cigale, chose légère, ou vaniteuse, comme le Corbeau. L'art, quand il est réel, parfois, rend prudent. Cela ne va pas sans audace.

A suivre...

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Les Frelons et les Mouches à miel 13:52 dans La Fontaine

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