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« Un antiGothofredus à trous »

mercredi, 16 septembre 2009

Un antiGothofredus à trous

Ce matin, en me rendant à la Bibliothèque municipale de Toulouse, pour y lire, j'ai rencontré un antiGothofredus à trous.

Jacobus Gothofredus est un genevois calviniste, qui mourut en 1652, après avoir publié de nombreux livres, dont une fameuse édition du code Théodosien. On l'appelle, plus familièrement, Jacques Godefroy, et il appartient à une vaste famille d'intellectuels et de juristes. On peut difficilement vivre sans méditer pourquoi Jean le Gendre a composé contre lui son Episcopale Judicium adversus calumnias.

Ce matin, vers neuf heures quarante cinq, je m'efforçais d'exister place du Capitole, dans mon ignorance de Jacobus.

Ciel splendide, air léger, mes divers calomniateurs avaient été visiblement mangés par la beauté des choses. La Bibliothèque municipale de Jean Montariol m'attendait. Quoi de mieux ?

Je m'approchais de l'étal d'un des bouquinistes. Cet homme vend, peu cher, des ouvrages divers. Il fait un continuel destockage. J'aime le visiter.

Autour de son tas, je tournais d'abord sans voir. Je ne savais vraiment rien de Jacobus Gothofredus. Une impatience de le découvrir, encore inconnue de moi, me travaillait.

Je feuilletais des livres. Je caressais de la main des constitutions ecclésiastiques. Je déplaçais quelques cartes.

Parmi les livres à deux euros, j'aperçus un assez grand volume, dont la couverture semblait du XVIIème siècle.

Je tendis la main. Je saisis. J'ouvris. Je vis une page blanche avec quelques mots manuscrits. Je la tournais. Je tombais sur un trou.

Sous Episcopale judicium adversus calumnias, un trou !

Un nom était mangé par ce trou. De part et d'autre, je lisais JAC et EDI.

Tout en fait en bas : MDCXC Cum privilegio Regis, suivi d'une inscription manuscrite, où je lis ne varietur...

Le livre avait été creusé sur toute son épaisseur, la première page, seule, restant intacte. Pas un graffiti moderne. Pas une souillure. Juste un grand trou traversant 151 pages.

Retournant l'ouvrage, je vis un second trou, beaucoup plus modeste, à gauche du grand. Ce second trou ne commençait qu'à la page 103.

La page 102 était la dernière page à un seul trou.

Le deux trous sont des rectangles, mais le plus petit a deux côtés beaucoup plus grands que les deux autres.

Troublé par ces trous, j'achetais.

Il m'en coûta deux euros.

A la Bibliothèque Municipale, juste à l'aplomb de la coupole, j'explorais mon achat.

J'avais acheté deux trous.

Le texte était largement éventré, mais je pouvais lire quelques bouts de phrases.

Quam pariter Gothofredus falsam esse ait... Que Godrefroy dit également être fausse... Puis le trou.

Une page plus loin, sous le trou : extraxit vir eruditus, Jacobus Sirmondus, Presbyter societatis Jesu, ex duobus vestutissimis codicibus... Le tout sous le trou. Ce Jacques Sirmon était un bel extracteur. Extraxit...

J'aimais regarder les bords de ce trou. Le découpage avait été plutôt sauvage. Le papier paraissait arraché au couteau. Cela produisait, au demeurant, de beaux effets de déchirures.

Deux trous.

Voilà un livre comparable aux pierres à cupules. Quelque chose manque, et cela produit du sens. Ca fait bouche. Mais la langue est absente. Ca crache du silence.

Je contemple ce manque. Je m'y plonge. Je me place dans sa force. J'imagine.

Quelques clics sur un ordinateur, à La Bibilothèque, m'ont un peu renseigné sur Jacobus Gothofredus, et, du coup, sur Jacques Sirmond, et Joannis Le Gendre. J'ai senti ce que j'avais manqué, vivant dans l'ignorance. J'ai aussi senti ma possible aventure, moi restant vivant devant le livre troué. Ce trou me trouait. Ou, plutôt, me révélait mes trous. Je me sentais millepertuis. O santé !

Mais pourquoi ce trou ?

Qu'avait-on voulu faire par lui. Qu'en ferai-je ? Peut-être y avait-on caché un autre livre... En Cévennes, paraît-il, des protestants cachaient des Bibles dans des livres, eux-mêmes troués. Pourquoi pas à l'infini ? Un livre dans un livre troué, dans un livre troué, dans un livre troué... Le vrai livre serait le dernier, sans trou, mais tellement petit que noir d'encre... A moins qu'on n'ait caché une arme, par exemple un petit revolver, avec ses balles dans le trou secondaire... Ou un trésor. Ou un fétiche d'amour. Ou des papiers politiquement dangereux...

J'avais acheté Episcopale judicium adversus calumnias Jacobi Gothofredi accerime defensum, necnon ab omni falsi suspicione plenissime vindicatum, opera et studio Joannis le Gendre, antecessoris consultissimae Jurium Facultatis Academiae Parisiensis, in 4, à Paris, Chez Louis Rouland, rue Saint Jacques, 1690. Ce livre est annoncé au Journal des savants du 5 juin 1690.

Quelle tentation, sans doute, de creuser, dans le texte dénonçant les Calomnies de Jacques Godefroy ! Pieuse vengeance de cévennol, geste d'enfant, travail de recelleur ?

Il y avait deux trous devant moi, dans mon livre, sous la coupole de Jean Montariol à la Bibliothèque municipale. Les livres pleins m'entouraient. Sans doute, serais-je tenté à mon tour de cacher something in my Gothofredus. Déjà, je faisais l'inventaire de mes petits secrets... Quel complice excellent l'antiGothofredus ! Contre les calomnies qui, heureusement, me visent, quelle défense, qu'Espiscopale Judicum... ! Voyons. Voyons : Je suis un lecteur de l'antiGothofredus ! Circulez !

Gothofredus fait grotte fraîche à l'oreille, et peut-être Grothendieck, dont le retrait, m'anime...

Je rêve de me plonger, littéralement, cette nuit, et les nuits suivantes, dans ce vide. Je rêve d'abandonner un moment les livres pleins pour sa pratique. Il me semble que je pourrais le faire résonner comme le kiosque de Jean Montariol, place Pinel, lorsque la voix s'y lance, ou comme les cupules de la Montagne noire, lorsque l'oeil s'y aventure. Je ne voudrais pas céder à la tentation d'y cacher un trésor, même divin. Je voudrais maintenir à la lettre - ne varietur ? - l'évidence du vide.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Un antiGothofredus à trous 13:57 dans Méthodes

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