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« Un homme, place Pinel »

samedi, 12 septembre 2009

Un homme, place Pinel

Une nuit, nous avons vu un homme.

Ce n'est pas fréquent.

Cet homme était seul. Aucun chien ne l'accompagnait. Pas de carnet, pas d'ordinateur, pas de livre. Apparemment, aucun projet. Il ne s'apprêtait pas à un discours. Il n'attendait personne. Aucun téléphone n'était le confident de ses pensées.

Nous l'avons vu.

On rencontre souvent des hommes qui marchent, parlent, roulent, mangent, font la queue, tapent dans des ballons, achètent, se grattent, hurlent, défilent... Ils sont emportés par des activités. Happés.

Pas happé, cet homme. Seul, sur un banc, avec un petit sac. Pas un abandonné. Une solitude, sans manque ni misère, compacte.

Il n'attendait pas. Aucun rendez-vous manifestement fixé là. Il ne manipulait pas de montre. Il n'agitait pas la tête. Aucune impatience perceptible. Là, il se tenait, et tenait. Pas un regard vers ses environs, arbres, grilles, espace de jeux pour enfants, kiosque à musique. Pas d'intérêt pour nous. Les chiens, courant dans l'herbe, l'indifféraient.

Net comme un caillou, ou un menhir. Eventuellement, nous pouvions tourner autour de lui, le considérer, mais il ne bougerait pas. A nous d'agir. Lui, rien.

Pareille solitude impressionne. On en a peu l'expérience en France ces temps-ci, même pour les actuelles oeuvres d'art. Statues primitives, monuments égyptiens, églises romanes, menhirs s'établissaient dans cette solitude là, leur lieu, leur matière, leur effet. Pas d'impatience, de tension. Des présences. C'étaient d'abord des choses sans discours.

Cet homme avait cette dignité. Il n'allait pas parler, et encore moins dire. Une chose naturelle, comme un arbre, ou un galet. Il n'exprimait rien. Il ne se tendait pas vers un message, ou un acte. Il n'intervenait pas.

Nous le considérions de loin. Nous aurions pu l'approcher, mais sans l'interroger. Nous sentions une limite. Impossible de le visiter. Ayant atteint la dignité d'une chose naturelle, il résistait, et, par là, s'affirmait homme. Le mystère de sa parole se constituait. Il était une chose, la plus naturelle des choses, et pensante.

Sébastien Lespinasse et moi, la nuit, nous nous retrouvons volontiers dans l'Espace de jeux pour enfants, place Marius Pinel, à Toulouse. Nous y méditons sur les événements importants. A cette fin, nous employons les instruments que la municipalité met à disposition. Cette nuit là, nous avions choisi le petit manège de métal, bien silencieusement mobile. Quand nous le faisons tourner, il nous offre toute la place Pinel, et sur place, mieux qu'à des astronautes, en orbite, la Station Spatiale Internationale n'offre la Terre. De plus, il permet la conversation paisible. Il est, avec le toboggan, le confessional d'altitude, la balançoire, et le coq, un des plus puissants instruments de création philosphique que propose l'Espace de jeux pour enfants. Les philosophes institués ont tort de ne pas l'employer. Ils lui préfèrent les chaires professorales, ou les médiocres chaises des colloques, mais le résultat se lit dans leurs livres...

Cette nuit là, sur un banc hors l'Espace de jeux, trois jeunes gens discutaient. Plusieurs fois, des chiens ont couru dans l'herbe, en évitant soigneusement l'Espace canin. Nous avons même vu, près de notre manège, s'arrêter une voiture. Un jeune couple, élégant, en est sorti, puis a ouvert le coffre, d'où a jailli un chien, qui a couru dans l'herbe, l'a crottée, sans, naturellement, visiter l'Espace canin. Ce couple venait donc place Marius Pinel, peut-être d'assez loin, pour que leur chien y chie. Tournant sur notre petit manège, nous constations ces activités, mais ce qui nous fascinait, et empêchait peu à peu toute conversation, c'était l'homme seul.

Il n'avait pas de chien ou de compagnon. Sur le banc, avec le petit sac de toile, tout entier là, pas avachi de chair ou d'âme. Aucun laisser aller. Il était au noyau vif de sa concentration.

Un poète ? Une oeuvre se formait au dedans de lui, l'exigeait, produisait sa présence. Peut-être un mathématicien travaillant un théorème... Sur notre manège, nous tournions en rond. Nous laissions nos pensées tourner.

Vers minuit, il s'est levé;

Il s'est levé de son banc, lentement. Il a pris son sac.

Il a marché vers le Kiosque. Il a disparu derrière. Nous ne pouvions plus le voir parce qu'il était enfoui dans l'ombre entre le Kiosque et la grille de l'Ecole primaire.

Sébastien et moi, pour mieux l'épier, nous avons quitté notre manège. Nous avons contourné le toboggan, et nous nous sommes installés sur un banc, qui sert d'ordinaire aux mères pour surveiller leurs enfants. Pendant cinq minutes, nous n'avons pas vu l'homme.

Peut-être qu'il pisse, nous disions nous.

Oui, peut-être qu'il pisse

.

Depuis notre banc, nous lancions nos yeux à travers le Kiosque pour l'attraper. Nos n'avons rien attrapé. Impossible, pour nous, de déterminer, ce qu'il fabriquait.

Enfin, il a monté l'escalier du Kiosque. Il est entré dans le Kiosque.

Nous nous attendions à ce qu'il lance sa voix, qu'il expérimente l'étonnant effet sonore de cette passionnante coupole.

Mais l'homme s'est assis. Il a allumé une cigarette. Nous avons vu les effets fantastiques de la flamme dans l'ombre du Kiosque. Nous avons épié le petit bout de lumière orange qui grandissait, puis qui se réduisait, puis qui grandissait encore à mesure qu'il respirait.

Nous regardions un homme fumer une cigarette dans la nuit du Kiosque, place Pinel. Il n'essayait pas sa voix. Il était allé dans le Kiosque pour fumer. Il n'avait pas fumé sur le banc. Selon lui, le Kiosque, c'était pour la cigarette...

Très beau, cet homme seul, dans le Kiosque sans voix, à ce moment.

Toute la nuit autour.

L'homme a pris son temps. L'homme avait manifestement du temps.

Puis il s'est levé. Nous avons vu qu'il tenait son sac à la main.

Il est allé au milieu du Kiosque.

Il s'est allongé sur le sol du Kiosque.

Il a peut-être mis son sac sous sa tête.

L'homme, peut être, s'est endormi.

Cela nous ne le savons pas. Nous ne sommes pas allés dans le Kiosque. Nous ne voulions pas vérifier.

L'homme était dans le Kiosque, comme un mort. Il était une chose naturelle. .

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Un homme, place Pinel 19:31 dans Place Pinel

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