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« Le Chêne et le Roseau 1 »

mercredi, 21 octobre 2009

Le Chêne et le Roseau 1

Le Chêne et le Roseau, pour les traditions scolaires, est un monument. On le célèbre. On le commente. On le donne à toutes sortes d'examens pour des explications de texte. On répète même, à satiété, que c'était la fable préférée de La Fontaine... On remarque assez peu que c'est la dernière fable du premier Livre, et qu'en tournant les pages, on trouve vite la première fable du second : Contre ceux qui ont le goût difficile. On ne se soucie guère d'établir une continuité entre ce monument et les Frelons et les Mouches à miel, qui le précède, ou avec La Cigale et la Fourmi, qui est, dans le premier Livre, sa fable la plus lointaine. Si personne ne juge ce monument chu d'un désastre obscur et si beaucoup aiment traquer ses sources souterraines, on interroge peu sa présence sur un des bords d'un livre qui s'ouvre par la bise et finit par le vent du Nord.

C'est commode et cela paraît aller de soi. L'écart est évident entre Les Frelons et les Mouches à miel et le Chêne et le Roseau ! Comment penser entre ces fables une quelconque continuité ? Mieux vaut isoler le monument en le dégageant de son voisinage. Mieux vaut même ne pas trop penser la notion de voisinage, qui apparaît pourtant deux fois dans cette fable et assez curieusement, très en évidence, - mais pourquoi s'en soucier ? - dans la première du Livre. Il est plus simple de penser la diversité comme une succession de ruptures, comme l'expression d'un goût, ou même d'une esthétique, sans relier le moins du monde la devise de la Fontaine à une pensée de la nature dont le nom apparaît justement, par deux fois, dans le Chêne et le Roseau, et surtout sans examiner comment cette pensée se figure et se met en actes dans les diverses liaisons qui sont la nature des oeuvres de La Fontaine. Mieux vaudrait parier, pour le lire, sur le discontinu. Mieux vaudrait ne pratiquer ni Deleuze ni Meschonnic, ni Lucrèce, ni La Fontaine. Mieux vaudrait ne pas regarder la Seine, le saule, l'enfant, tout ce qui coule en même temps, et exercer sa langue... On peut ainsi, exalter Le Chêne et le Roseau.

Cette fable, telle que la raconte La Fontaine, porte pourtant lisiblement le thème de la continuité. C'est d'abord le Roseau qui plie et ne rompt pas. C'est ensuite le Chêne, de qui la tête au ciel était voisine et dont les pieds touchaient à l'Empire des morts. C'est enfin la tempête : le temps est-il continuellement le même, et sans tempête extraordinaire, dans un prévisible présent, que figure assez bien, syntaxiquement, celui qu'emploient les deux personnages ? Le temps est-il, au contraire, discontinu, avec des crises extraordinaire qui changent tout, et qu'il convient d'attendre ?

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Deux modèles de continuité, celle du Chêne et celle du Roseau, sont soumis à une même discontinuité, qui est, au demeurant, une continuité dans les discontinuités, la tempête étant une forme étonnante, mais nécessaire du temps. Il faut attendre. Mais comment ? Qu'est-ce même qu'attendre ?

Le Chêne et le Roseau attendent. Le Chêne n'ignore pas la possibilité de la tempête. Il prévoit que son front au Caucase pareil bravera son effort. Il n'est pas strictement identique à La Cigale de la première fable qui n'avait pas prévu la venue de la bise, croyant que tout le temps serait à l'infini une répétiton, peut-être en t, de tout l'été. La Cigale n'imaginait pas la rupture. Le Chêne l'imagine presque, mais il se juge assez fort pour lui opposer sa tenue. Cet arbre ne conçoit pas le surperlatif, le plus terrible des enfants que le Nord eût porté jusque là dans ses flancs. Il ne croit pas à l'exception. Il ne dispose pas de ce que Philippe Sollers appelle une théorie des exceptions, théorie nécessaire pour qui veut vivre, comme tout vivant, et particulièrement comme Arthur Rimbaud, sous le ciel. S'il est prudent comme l'Abeille de la fable qui le précède, en ce qu'il s'est préparé à résister à braver la tempête, il n'est pas fort prudent. Il se croit prêt à tout. Comme la Cigale finalement, mais moins naïvement, puisqu'il touche à l'empire des morts, il ne croit pas à la rupture. Il ne croit pas, en somme, au temps. Si bien que sa force considérable, comme la parole du Pédant, et contrairement à l'emploi du temps par l'Abeille, s'avère un jour à contre temps...

Toute créature est dans le temps, la Cigale, la Fourmi, le Renard, le Corbeau... Et c'est pour cela qu'existent des récits, de nombreux récits, et leurs lectures, permettant de tenter de penser et de vivre, par la mémoire et la prudence active, cette présence dans le temps. Trompeurs, il faut s'attendre à la pareille. Maître d'école, il savoir parler à temps. Coq, ou ignorant, quand on trouve des merveilles, il ne faut pas, sans prendre le temps d'en faire miel, immédiatemet s'en défaire. Abeille, prise dans un procès, il faut savoir penser à quel moment il est temps de dire "Il est temps"... Chéne ou Roseau, songeant à la tempête, il faut savoir attendre la fin.

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le Chêne et le Roseau 1 21:15 dans La Fontaine

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