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« Le Chêne et le Roseau 2 »

samedi, 24 octobre 2009

Le Chêne et le Roseau 2

Seconde partie de la Lecture du Chêne et du Roseau

Attendre ?

A l'extrême fin du second fragment du Songe de Vaux, on lit : Il se fit ensuite un fort grand silence, les esprits étant demeurés comme suspendus dans l'attente d'autres merveilles.

L'attente provoque une suspension, ou plutôt, elle est le lieu et le moment de la suspension. Attendant, l'esprit se tend vers un possible ad-venir, qui n'est pas entièrement inconnu, puisqu'il garde mémoire, mais dont il pressent la nouveauté. On attend toujours quelque chose. Des événements surviendront qui peuvent être des merveilles pour les personnages du Songe de Vaux, la pareille pour les trompeurs du Renard et la Cigogne, ou, pour le Roseau, la fin.

Il va y avoir une fin. Le Roseau sait que ce sera la fin. Il n'invite pas le Chêne à attendre n'importe quelle fin. Attendons la fin, lui dit-il.

Attendons la fin, n'attendons pas la suite: l'orage, ou la suite d'orages, que semble imaginer le Chêne, le Roseau ne veut pas se soucier. La fin seulement lui importe.

De cette fin, il ne dit rien. Mais en la désignant comme objet de l'attente, en la nommant dans sa singularité, il manifeste qu'il croit en elle, en son importance, et qu'il sait qu'elle est la fin. Ce n'est certes pas la fin dernière, qui va tout détruire, et amener le règne de Dieu, mais ce sera, tout de même, un moment de rupture et de révélation. Le débat qui l'oppose au Chêne alors sera tranché. Depuis la fin, leurs discours seront réentendus ou lus. Ils sauront. On saura.

Cela le Roseau ne le dit pas. Il prononce juste ces mots : attendons la fin. Dans le silence de sa parole se tient la possibilité du jugement.

Comment le Roseau sait-il qu'il y aura une fin et – peut-être - ce qu'elle sera ? La Fontaine ne le précise pas. Il n'indique même pas que le Roseau est fort prudent, comme l'était l'Abeille de la fable précédente. Il écrit seulement : attendons la fin.

Ou bien le Roseau connaît la fin, ce qui suppose qu'il a lu, en quelque façon, la fable, et il est cruel, avec humour noir. Ou bien il ignore la nature exacte de la fin, et il se propose d'attendre, par conscience de sa condition, que le débat, un jour, soit tranché par l'événement, et il attend. Le lecteur ne peut pas savoir ce que sait le Roseau. Et le Roseau, bien entendu, ne sait rien. Il est un personnage, et La Fontaine, seul, en réinventant la tradition, le crée disant au Chêne attendons la fin.

La Fontaine compose son texte en sachant la fin. Lui-même, il a lu Esope et tous ses imitateurs. Il sait que la fable ne peut pas ne pas avoir de fin, et que le Chêne ne peut pas ne pas mourir. Il sait aussi que le Chêne ne peut pas avoir lu la fable, ni se douter qu'il est dedans. Mais il choisit de faire prononcer au Roseau un mot à double entente – la fin – qui peut désigner la fin de la fable comme la fin de l'aventure. Et ce mot fin a d'autant plus de force qu'il apparaît à quelques vers de la fin de son premier Livre. Et cette idée de fin lui importe assez pour qu'il lui consacre, en partie, l'Epilogue de son premier recueil, et qu'il achève tous ses livres de Fables par cette question : par où saurais-je mieux finir ? Il faut bien qu'il y ait une fin. L'existence de la fin est la condition de perfection de l'ouvrage, qui se déploie dans le double temps de l'écriture et de la lecture. La fin donne forme heureuse. Sans elle, sans borne dans la carrière, il n'y a pas de fleur. Mais la fin n'est pas le terme ultime, ce après quoi, il n'y aurait rien. Elle est le lieu et le moment à partir de quoi s'interprète et se juge la carrière. La fin est en réalité le point critique où s'amorce un mouvement de repli vers l'origine et tout le processus. Elle est une suspension qui initie une pensée. C'est par elle, au delà d'elle, que s'élabore le fameux quelque chose à penser.

Le Chêne et le Roseau est une fable subtile et cruelle. Elle laisse entendre que le Roseau a pu déjà déjà la lire, qu'il étrangememt lecteur, et peut-être, pour parler comme Montaigne suffisant lecteur, mais elle n'en dit pas plus. La Fontaine n'est pas tout à fait Borges. Le Chêne invité par le Roseau à attendre la fin, ne la connaîtra pas. Il est prévu par la fable qu'il doive la lire et qu'il ne lira pas. Ainsi le Roseau peut-il lui dire, avec cruauté ou prudence, selon qu'il plaira au lecteur : attendons la fin.

Attendre ne va pas de soi. Le Roseau invite le Chêne à se mettre dans cette disposition. L'attente n'est pas ici la condition métaphysique des créatures, telle qu'elle apparaît, beaucoup plus tard chez Beckett, dans En attendant Godot, ou telle qu'elle se formule déjà chez Pascal. Il ne s'agit pas ici de l'attente, sans réelle fin de partie, qui est imposée par l'incomplètude inévitable des créatures, et donc par leur désir, qui génère l'ennui, la terreur, et le divertissement. Cette attente n'est pas ce que Baudelaire appelle le fardeau du temps. Le Roseau fait preuve d'une volonté et d'une ouverture. Il décide d'attendre, et il invite le Chêne à cette attente, pour le piéger ou pour l'aider.

Le Chêne n'attendait pas la fin. Sans doute ne l'a-t-il jamais attendue. Aurait-il souhaité même suivre l'invitation du Roseau, le Nord ne lui en a pas laissé le temps. En vérité, il n'est pas parvenu à l'attente. Il n'attendait pas, parce qu'il savait ou croyait savoir ce que serait l'avenir. Pour lui, il y aurait encore de l'orage, comme toujours. Aucun de ces orages ne ferait événement pour lui. Malgré sa conscience des variations climatiques, il vivait, comme la Cigale, dans une éternelle répétition du même. Il n'attendait pas d'événement déterminant qui l'obligerait à revenir, pensivement, sur son passé. Lui, dont le front était au Caucase pareil, n'envisageait pas de replier sa pensée. Il était trop puissant, donc trop peu souple, peut-être, pour attendre.

L'attente du Roseau est l'effet d'une volonté. Elle ne résulte pas de sa condition, mais d'un choix. Dès lors, elle n'est pas une pose raide, dure, crispée, dérisoire, ou angoissée. S'il y a tension, chez lui, c'est une tension souple, accueillante aux possibilités de l'avenir. L'humour léger, mais sans doute acide, que contient le mot fin le dit assez. Il suggère une disponiblité, une acceptation, mais aussi une volonté de lucidité, de nomination, et de jeu. Cette attente n'est pas une fascination, et elle est encore moins une dénégation. Elle procède d'une connaissance de la nature en tant qu'elle forme un univers toujours divers, mais aussi toujours nouveau, avec des lieux et des moments critiques. Aussi, cette attente, comme toute connaissance fondée sur la mémoire et le calcul, peut-elle se partager : le Roseau propose au Chêne d'attendre avec lui. Peu importe la taille, la force, le prestige... Cette attente est une attitude commune accessible à toutes les créatures dès qu'elles ont conscience du monde, donc d'elles-mêmes. Elle rend possible une communauté, une sorte de fraternité, là où la protection, que proposait le Chêne, empêchait l'échange égal de personne à personne, et vers la nature, et par la nature. L'attente commune que propose le Roseau est une suspension des hiérarchies et des vieilles histoires. Elle est une suspension de la guerre, ouverte par le Dansez maintenant. C'est ainsi que les auditeurs, à la fin du second fragment du Songe de Vaux, sont comme suspendus dans l'attente d'autres merveilles. Se constitue un moment de paix, d'entente et d'attention, où tout paraît heureusement possible entre les participants. On médite, on se souvient, on anticipe, on se prépare, et même aux tourbillons dont parle la fin du De Natura rerum. C'est un moment de suspension.

De fable à fable, dans le premier Livre, et sans doute dans l'ample comédie à cent actes divers, de tels moments paraissent. A la fin de chaque fable, on peut vouloir ainsi attendre.

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le Chêne et le Roseau 2 18:54 dans La Fontaine

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