« Le con lisible de Calypso »
samedi, 10 octobre 2009
Le con lisible de Calypso
La lecture est régulièrement de mauvaise foi. Le désir d'obscur y mène l'aventure. Les conseils de Mentor n'y font rien : le lecteur est hypocrite.
Il est un semblable, il est un frère, s'il le sait, s'il l'avoue. Il est un monstre, s'il ne le sait pas, s'il ne se l'avoue même pas. On connaît le spectacle de la critique scientifique... Prenons l'air.
J'ouvre Les Aventures de Télémaque. Première phrase : je constate con au centre. Suis-je obsédé ? Non, oui. Oui, non. Con est bien là; qui compte, et quand je compte. Je ne me raconte pas d'histoires. Et pourtant si. Et pourtant non. Quel conseil suivre pour l'éviter ? Faut-il l'éviter ?
Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse .
Voilà la phrase, concoctée par l'archevêque Fénelon, pour inaugurer son récit.
Je lis con au centre, à la huitième syllabe. J'extrais con, assez malhonnêtement, de se consolait. Qu'on se le dise : je ne prétends pas être honnête. Lecteur peut-être.
Valère Novarina, dans un numéro de L'Infini, quand on lui demandait à quoi sert la littérature ?, répondait : A rendre le sol peu sûr.
Con sol est.. Con est peu sûr. C'est n'importe quoi. C'est con !
Tel est le sol pour et par Calypso, la ténébreuse, la veuve, l'inconsolée...
Et con sonne.
A la troisième phrase des Aventures, je lis : Sa grotte ne résonnait plus de son chant, même du départ. Pas de con en cette phrase, mais partout, glissés, glissants, des sons absents. La grotte de Calypso est vide. Son chant n'y résonne plus. La poésie s'est tue après le départ d'Ulysse. Rien ne pouvait la consoler. La grotte-con-sol est sans son l'habitant. Et c'est interminable ! Dans sa douleur elle se trouvait malheureuse d'être immortelle.
Sois sage, ô sa douleur... Mais, elle, c'est dedans sa douleur qu'elle se trouvait. Au trou-grotte de sa douleur, le con est sol, pour Calypso, extrait condensé sonore de consoler, du lys, et du Ca. Quel cas ?
Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse.
Vraiment ce con s'affiche au centre de la phrase. Ce serait un alexandrin sans le départ.
Calypso ne pouvait se consoler d'Ulysse... Beau vers, mais non.
Le départ augmente, ouvre le champ, fait éclater, lance la phrase à l'infini vers où ca glisse. Quelque chose a basculé. Le départ casse rythme, crée l'irrémmédiable. L'arrachement d'Ulysse au sol a rendu Calypso inconsolée.
Survient Télémaque, qui ressemblait à Ulysse.
La déesse comprit que c'était Télémaque, fils de ce héros. Mais quoique les Dieux surpassent de loin en connaissance tous les hommes, elle ne put découvrir qui était cet homme vénérable dont Télémaque était accompagné. : c'est que les dieux supérieurs cachent aux inférieurs tout ce qui leur plaît, et Minerve, qui accompagnait Télémaque sous la figure de Mentor, ne voulait pas être connue de Calypso.
Qu'on lit de con dans ces lignes. Et quel combat !
Compréhension, connaissance, accompagnement, et surtout : Minerve ne voulait pas être connue de Calpyso.
Entre Minerve et Calypso, le combat se conçoit. La seconde est toute au con-sol de son île-grotte, la première va de l'avant, quasi armée d'une mentula, se faisant Mentor...
Or, Mentor, qui n'est autre que Minerve, précisément porte conseil.
Je tourne, non les mots, mais quelques pages : craignez le poison caché; défiez-vous de vous-même, et attendez toujours mes conseils
L'Homme-Déesse tend à qui doit les attendre ses conseils. Conseils pour fuir l'inconsolée, bientôt inconsolable.
Faut-il consoler ? Faut-il attendre les conseils ?
Entre conseil et consolation, s'installe Télémaque. Et cela jusqu'au bout, quand il quitte l'île de Calypso, à la fin du livre VI, et qu'il voit l'inconsolable remplir sa grotte de hurlements, tandis que l'enfant Amour, plus cruel encore que sa mère Vénus, se console, en riant de tous les maux qu'il avait faits.
Eros se console en riant de l'inconsolable. La grotte est pleine de hurlements. Les bons conseils de Minerve ont fait effet. Combat gagné.
L'affaire dure pourtant longtemps.
Quasiment six livres... Télémaque raconte ses malheurs. Il raconte. Voilà le verbe exact : raconte. Certes, face à Calypso, il hésite d'abord :
- Le récit de mes malheurs, dit-il, serait trop long.
- Non non, répondit-elle : il me tarde de les savoir ; hâtez-vous de me les raconter.
Et Télémaque raconte... Calypso est charmée. Elle veut du long - les Nymphes également - Télémaque racontant, racontant encore, et pour sa grotte...
Il faut avoir avoir des histoires à raconter : impératif catégorique toujours de télé (et de mac ? )...
Raconter, bien entendu, contient con.
.Raconter convient au con, et particulièrement de l'inconsolée. Raconter tout du long est travail de Télémaque qui s'enfonce dans l'île, vers la grotte, se met en danger, d'où les conseils de Mentor. La mentula - membre viril - peut se perdre, et se trouver, au raconter. Mais, pour Calypso, qui raconte mieux qu'aventurier à père perdu ? Qui serait plus désirable ? Quoi de mieux que ce raconteur ? Son raconter ne vaut-il pas tous les chants, plaisirs solitaires, dont elle faisait résonner sa grotte ?
Raconter, affaire d'homme prometteur, mais encore raté car sans père, et de femme à con creux.
En raconter se rencontrent Télémaque et Calypso. Ensemble, ils naviguent par ce verbe entre conseil et consolation. Ils oscillent sur l'île.
Le récit leur fait également plaisir, mais il déchaîne, au bout du compte, les nymphes, Eucharis, la passion de Calypso, rend urgent d'attendre aux conseils de Mentor, et de fuir. Tout casse. Crise complète : On ne surmonte le vice qu'en le fuyant.
Ainsi, dans les Aventures de Télémaque, de la première ligne jusqu'aux cris de l'inconsolée, se secrète et s'écrit con. Fénelon ne l'a pas conçu ? Sans doute, mais son récit, avec ses cris de fée, remplit la grotte que le chant ne faisait plus résonner. La poésie, selon Henri Meschonnic, ne raconte pas d'histoires. Télémaque si. Et Fénelon tout du long.
Conclusion ?
Calypso introduit.
Yves Le Pestipon |
14:32 dans
Littérature
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