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« Les Frelons et les Mouches à miel 2 »

samedi, 10 octobre 2009

Les Frelons et les Mouches à miel 2

Suite de l'analyse de cette fable

Parmi toutes les Abeilles, une seule se révèle fort prudente. L'art de faire le miel, connu de toutes les Abeilles, n'a pas suffi pour lui faire acquérir cette qualité. Elle a dû avoir de l'audace. Loin de tout attentisme, pour être prudent, et, particulièrement, fort prudent, il faut savoir inventer, et ne pas se contenter d'être artisan. L'oeuvre fort prudente de l'Abeille exige de connaître, mais aussi de dépasser le savoir-faire le miel, toujours identiquement appliqué. Elle est en effet fort prudente, et pas seulement prudente, ou même très prudente. L'alliance de termes, même si là n'est pas le sens grammatical, laisse entendre que cette prudence est force, que cette force est prudence, qu'il s'agit bien d'une façon énergique de combattre, quoique à moindres frais, sans violence, tout en souplesse, ce que la fable suivante présentera, en d'autres circonstances, comme l'effort de la tempête, qui peut encore s'aggraver quand le vent redouble ses efforts... Fort prudente, face aux Frelons et aux difficultés, l'Abeille n'est pas faible. Sa prudence n'est pas une lâcheté, une misère, une pauvre manière de plier. Elle n'est assurément pas commune.

La Fontaine, ni Phèdre, ne semblent croire à ce que les Modernes appellent parfois démocratie participative. Phèdre remet le pouvoir d'invention et de décision à la Guêpe que vont consulter tous les autres insectes. La Fontaine préfère remettre l'invention à une seule Abeille parmi toutes les Abeilles. S'il peut paraître plus démocrate que son prédécesseur antique, l'Abeille qu'il invente ne vaut pas ce que valent toutes les Abeilles, et n'importe quelle Abeille ne la vaut pas. Cette Abeille est remarquable. Son idée et sa parole ne résultent pas d'une consultation démocratique des Abeilles. L'addition de leurs idées éventuelles ne produit pas l'idée neuve qui renverse la situation. Seule, l'Abeille fort prudente arrache au long lécher l'ours. Elle est une exception.

Sa prudence procède d'un art du temps, et doublement : elle sait choisir le moment pour son acte, et elle sait en prévoir les suites. Peut-être n'a-t-elle pas conçu immédiatement la solution qu'elle propose, ou bien n'a-t-elle pas jugé possible de la formuler immédiatement, tant il est vrai que parfois, la pensée collective doit maturer pour qu'une solution, surtout quand elle est présentée par un individu sans autorité particulière, s'avère recevable par tous. L'Abeille a-t-elle longuement médité ? A-t-elle ruminé tout le cas dans sa tête comme le fait un Boeuf dans une fable du livre X ? A-t-elle laissé se produire en elle, à force de voir lécher l'ours, une invention correcte, ou bien par politique, par discrétion, par volonté de ne pas imposer, et par choix d'être le plus possible discrète, a-t-elle attendu le moment opportun pour la dire ? La fable ne donne aucun moyen de trancher. Tout autant que les silences de Flaubert, si bien décrits par Genette, les silences de La Fontaine sont remarquables. Il sait souvent donner, à son lecteur quelque chose à penser. Comme l'Abeille fort prudente, il dispose donc d'une connaissance méditée du monde, d'une discrétion à l'égard d'autrui, d'une volonté bonne à l'égard de cet autrui, et, finalement, d'un art du temps, qui est la condition première d'une prudence. La Fontaine, comme l'Abeille, et l'Abeille, comme La Fontaine, savent retenir leur parole, attendre, et dire précisément, mais au minimum, ce qui permet à autrui de déployer heureusement sa pensée.

L'Abeille, en cette affaire, a-t-elle eu besoin d'une lenteur méditative, et d'un long chemin d'expérience parmi les hésitations du procès ? A-t'elle au contraire su deviner qu'il fallait lentement laisser la Guêpe, les Abeilles, et les Frelons s'installer dans l'incertitude pour qu'elle puisse enfin lancer son idée ? Les deux hypothèses sont recevables. Elles procèdent toutes deux, quoique diversement appliquée, d'une connaissance pratique du monde et, donc, d'un art du temps, dont La Fontaine, dans le premier livre des Fables montre sans cesse les exigences et les effets. C'est pour n'avoir pas su penser le moment et prévoir, que la Cigale subit le terrible Dansez maintenant. Mais l'Abeille fort prudente connaît le présent, sait garder mémoire du passé, et sait plus encore anticiper l'avenir.

Travaillons, les Frelons et nous

On verra qui sait faire avec un suc si doux

Des celules si bien bâties.

Cette proposition fonde sa justesse sur la connaissance des Frelons au présent, au passé, et, surtout, au futur. Contrairement à la Cigale, qui n'imagine pas la réaction possible, et probable de la Fourmi, l'Abeille fort prudente connaît son monde. Elle prévoit. Elle sait imaginer, c'est-à-dire, produire des images, et pas seulement par capacité mimétique, comme le canal de la onzième fable. Elle sait, en quelque manière, inventer l'image que les Frelons vont produire avant même qu'ils n'aient été informés du défi qu'elle leur lance. Elle sait inventer cette image dans le temps. Elle sait ainsi inventer un récit, ou, pour parler comme Gille Deleuze à propos du cinéma, une image-mouvement. L'Abeille sait se faire son cinéma... Elle s'imagine, par anticipation, les Frelons réagissant à sa propostion... Mais cela ne suffit pas. Elle sait leur faire produire des images, comme le Canal de la fable XI savait en faire produire à l'Homme, quand il s'est vu. Elle est en cela encore très proche du fabuliste, qui contraint, par le pouvoir de ses fables, son lecteur à s'imaginer Cigale, Fourmi, Lion, Belette ou Renard.. Elle contraint les Frelons à s'imaginer impuissants à produire le miel. Elle les contraint à s'imaginer Frelons, ce qui eût peut-être étonné Malebranche, et bien davantage Pascal, qui voyait surtout en l'imagination une maîtresse de fausseté, et qui condamnait, aussi, logiquement, les arts d'imitation.

Là tient, pourtant, l'admirable prudence de l'Abeille Elle est experte en imitation.

Que propose-t-elle aux Frelons ? D'imiter le miel déjà produit. S'ils savent l'imiter, ils pourront avoir des droit sur lui. Dans le cas contraire, il ira aux abeilles. L'art d'imiter a donc ici fonction critique. C'est lui qui fonde, en dernière instance, le droit d'auteur. Beau paradoxe.

Les Frelons, cependant, n'entreprennent pas de faire du miel. Ils ne tentent pas d'imiter. Ils refusent. Sera-ce alors la guerre ?

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Les Frelons et les Mouches à miel 2 19:25 dans La Fontaine

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