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« Les Frelons et les Mouches à miel 3 »

mardi, 13 octobre 2009

Les Frelons et les Mouches à miel 3

Troisième partie de l'analyse de cette fable.

L'Abeille fort prudente propose aux Frelons et aux Abeilles de se mouvoir vers l'avant et vers l'arrière. Ils doivent se mettre à produire un miel identique au miel déjà produit, et objet de la contestation. Ils déploieront leur action vers le futur tout en portant un regard rétrospectif vers le passé, qui est, encore présent, sous la forme du miel. Tels sont les deux mouvements nécessaires, et simultanés, de l'imitation des oeuvres autrefois créées : on imite au présent vers le futur une réalité présente mais créée dans le passé. La Fontaine, lorsqu'il imite les Fables d'Esope, et la Cigogne, lorsqu'elle imite le Renard, font oeuvre neuve et travail de mémoire. Ils vont d'avant et ils vont d'arrière. Que leur imitation soit, ou non un esclavage, ils sont des Janus. L'imitateur est à double face, à double action. C'est un être pliable, et qui plie. Il ne rompt point. Il ne fait point rompre. Il maintient, par son double mouvement, une continuité, dont il participe.

L'Abeille fort prudente veut rendre possible une comparaison entre le miel nouveau (le miel second) et le miel contesté (le miel premier). Une instance - sans doute la Guêpe - rapprochera ces deux miels. Elle examinera leur nature, leurs différences. Elle pliera, en quelque manière, un miel sur l'autre. S'ils sont identiques, si l'imitation est jugée parfaite, ils ne seront pourtant pas identiques. Là est le point : le miel second sera du miel parleur. Le premier miel est un miel muet. Le miel second est une preuve. Il dit que ceux qui l'ont fabriqué sont très probablement les auteurs du premier miel.

L'imitation peut bien produire deux réalités identiques, elles sont diverses : la seconde est parlante. C'est ainsi que la Cigogne lorsque elle refait au Renard ce que le Renard lui avait fait, par cette imitation, et sans un mot, se fait parlante. Le Renard ne s'y trompe pas. Honteux comme un Renard qu'une poule aurait pris, il fuit en serrant la queue. Il a lu le corps de la Cigogne, fabuliste à sa façon. De même, dans Le Coq et la Perle, la manifeste imitation, par la seconde strophe lafontainienne, du récit conté par Phèdre, ainsi que le redoublement du mètre, fait que cette seconde strophe tient un discours nouveau. L'imitation, indépendamment d'être ou non un esclavage, produit des réalités parlantes, quand les réalités premières ne parlaient pas nécessairement. Ces réalités parlantes font parler autrement les réalités premières, quand elles parlaient, comme les fables, les contes, ou quand elles parlaient peut-être, comme le Renard traitant mal commère la Cigogne. L'imitation a un effet rétroactif : le miel second, s'il est produit, donc s'il parle, métamorphose le miel premier en miel absolument pas produit par les Frelons, et donc très probablement produit par les Abeilles, que la Guêpe peut déclarer ses légitimes propriétaires. De même, une fable de La Fontaine, imitation d'une fable de Phèdre, fait parler le texte antique, tandis que la Cigogne, par son imitation, rend lisible les actes du Renard, qui, à leur tour, font interroger les siens... L'imitation, loin de stériliser la parole, la multiplie par plis. Il n'est donc pas étonnant qu'elle débloque un procès où l'on ne pouvait plus parler, où la Guêpe même ne trouvait plus mot à dire. Elle fait à nouveau du miel une chose parlante : Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ?

L'enchantement est d'autant plus grand que le miel second manque. L'Abeille fort prudente a si bien calculé ses effets que les Frelons refusent de tenter d'imiter : il n'y aura pas de miel second à comparer au miel premier. Ils créent ainsi l'absence de ce miel, qui est, pour parler comme Blaise Pascal, une figure, en tant qu'elle porte absence et présence, ou, pour parler comme La Fontaine, depuis la fable XI du premier Livre, une image.

Le refus des Frelons fit voir.

Chacun des mots de La Fontaine mérite qu'on s'y pose.

L'expression fit voir reprend le premier vers de L'Enfant et le Maître d'Ecole :

Dans ce récit je prétends faire voir

D'un certain sot la remontrance vaine.

Le fabuliste, par son récit fait voir. L'Abeille fort prudente, qui est décidément quelque peu fabuliste, par sa tactique, fait voir...

L'Abeille est fabuliste. Le fabuliste est Abeille... Le plus remarquable, cependant, est ce refus qui fait voir. C'est l'absence annoncée du miel second qui fait voir. C'est l'image du miel qui aurait pu être, et n'est pas, qui fait voir. Mieux encore : c'est la parole qui dit qu'on ne verra pas ce miel qui fait voir. Plus précisément encore : c'est le refus d'une parole d'engagement qui annonce qu'on ne verra pas ce miel qui fait voir... Tourniquet de négations produit lumière : le retrait fait voir. Si l'imitation, en tant qu'elle produit un miel second, suscite une réalité parlante, le retrait de cette réalité parle aussi, puisque sa présence était prévisible. La pratique de l'imitation produit autant par ses ajouts que par ses refus. L'imitation les rend également parlants. Telle est la tactique de La Fontaine : qu'il imite, par une fable, une fable antique, cela parle, cela prouve, cela donne à penser. Qu'il supprime ou ajoute quelque élément à ce vieux modèle, cela parle. L'imitation, loin d'être une machine stérilisante, produit, à tout coup, du sens.

Ce sens est sensible. La Fontaine n'écrit pas que le refus des Frelons fit comprendre,ou fit entendre. Il écrit qu'il fit voir.

A suivre...

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Les Frelons et les Mouches à miel 3 18:05 dans La Fontaine

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