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« Les Frelons et les Mouches à miel 4 »

mercredi, 14 octobre 2009

Les Frelons et les Mouches à miel 4

Suite de la lecture de cette fable.

Une parole, parfois, fait voir. Une parole se métamorphose en instrument optique qui produit une image que l'oeil paraît percevoir, et qui est, à son tour, une parole : cet art passait leur savoir. Une parole peut donc ne pas être seulement adresse, par l'oreille, à l'esprit abstracteur. Elle peut produire un effet aussi puissant, aussi immédiat, aussi sensible qu'une image, cause à son tour de paroles. Telles sont les fables. Elles sont parole, qui font images, dont un des pouvoirs est de faire voir et donc, éventuellement, parler. C'est pourquoi la Cigogne est bien, en quelque manière, fabuliste, quand elle fait voir en corps sa vengeance au Renard. Le Maître d'Ecole, en revanche, par sa parole, ne fait rien voir, et ne voit guère. Il dissocie son corps de sa parole. Il parle d'abord, puis il devient corps qui sauve sans un mot. Il ne sait jamais être véritablement corps parlant, ni, surtout, parole physique, parole qui fait voir, même par son silence. C'est La Fontaine, qui par son récit, fait voir que le Maître d'école ne fait pas voir. Il rend, comme sensible à l'oeil, par un enchaînement de mots, la remontrance, qui est dite, très justement, vaine, car sans corps, sans consistance, sans efficace, prétentieuse et toute vide.

Le fabuliste et l'Abeille fort prudente ne sont en rien des Maîtres d'école. Ils ne sont pas ce que Marguerite Duras appelle, en désignant les hommes, des crétins théoriques. Ils savent proférer directement, ou susciter indirectement, une parole sensiblement efficace. L'Abeille fait des Frelons ses personnages. Elle souffle et produit du son à travers eux, comme l'indique l'étymologie. Le mécanisme qu'elle a mis en place les contraint à formuler un refus, qui, à son tour, fait voir. Ils doivent ostensiblement refuser de faire voir le miel, et ce refus fait voir ! Joli tour ! Les Frelons auraient dû, par prudence lire Le Renard et la Cigogne, surtout pour ses derniers vers : Trompeurs, c'est pour vous que j'écris; /Attendez vous à la pareille. Mais les Frelons ne savent pas faire leur miel des différentes fleurs qui se trouvent aux Fables. Ils n'ont donc pas imaginé le piège que peut constituer le redoublement. Apprentis trompeurs, ils ignorent la force efficace de l'art d'imitation.

C'est par l'invitation à imiter, en effet, que l'Abeille les contraint à parler, donc à faire voir qu'ils n'ont rien à faire voir. Elle permet ainsi à toutes les Abeilles et à la Guêpe de plier sur l'absence de tout miel celui que les Frelons auraient dû pouvoir fabriquer. Elle rend hautement vraisemblable, mais non certain, que ses compagnes soient mellifères, et donc légitimes propriétaires du premier miel. Elle éclaire le jugement de la Guêpe, mais elle ne la remplace pas, puisque demeure, en effet, toujours un doute sur l'attribution : rien ne prouve absolument que les Abeilles aient pu faire ce miel, et qu'elles n'aient pas triché. L'Abeille fort prudente laisse à la Guêpe quelque chose à penser. Celle-ci peut devenir ce que Montaigne appellerait peut-être une suffisante lectrice. Dans le monde d'incertitudes où se trouvent les êtres vivants, parmi les variations du temps, la bise, le vent du Nord, les Renards, les paroles trompeuses, dans ce que l'on peut nommer, selon la tradition aristotélicienne, le monde sublunaire, il est presque toujours impossible de mieux décider qu'en fonction de ce que l'on croit, selon l'expression du Loup et du Renard, avec quelque raison. La Guêpe décide ainsi. L'Abeille fort prudente l'y a aidée. Le piège qu'elle a conçu s'est avéré une excellente aide à la décision. Il ne s'y substitue pas.

En inventant le personnage de l'Abeille, sans supprimer la Guêpe, La Fontaine, tout en imitant Phèdre, a innové. Il a distingué deux rôles, et, par l'écart que rend lisible le mécanisme d'imitation, il a manifesté l'importance de cette distinction : d'un côté, l'Abeille agit comme La Fontaine fabuliste ; de l'autre, la Guêpe, en interprétant activement le refus des Frelons, agit comme une lectrice des Fables. Les deux insectes, réunis dans une seule fable, forment la double figure nécessaire au fonctionnement des Fables. Il y faut de l'Abeille. Il y faut de la Guêpe. L'Abeille propose. La Guêpe dispose. L'Abeille fait voir. La Guêpe voit, puis décide. Ainsi se forme le jugement.

Les deux avantages sont d'éviter la violence et de permettre au moins mal, parmi les difficultés du monde, une existence sans trop de troubles. Sans l'Abeille fort prudente, la violence aurait été le seul moyen de sortir de l'interminable procès. Or, cette Abeille parvient à faire céder les Frelons sans rompre avec eux. Pas de combats. Pas de cadavres. L'art des mots se substitue avantageusement aux armes. La diplomatie de l'esprit, pour parler comme Marc Fumaroli, évite les coups épouvantables, pour parler comme La Fontaine, et elle permet ensuite aux Abeilles, et peut-être même aux Frelons, de jouir heureusement du miel. Elle leur permet d'atteindre aux biens purs, présents du ciel, et à tout ce que la fin des Amours de Psyché nommera la Volupté.

L'invention de l'Abeille n'aboutit pas à une réduction de biens comme le mauvais goût du Coq, ou l'ignorance de l'Ignorant. Elle transforme le donné de manière à accroître les possibilités de vivre agréablement sur terre, c'est-à-dire de jouir du miel. Sa prudence n'est pas un conservatisme. Elle n'est surtout pas la manifestation d'un esprit de gagne-petit. Elle ne tronque pas. Elle augmente. Elle fait oeuvre. Elle tire de danger autrui et elle-même, sans contre-temps, contrairement au Maître d'école. Son intervention, à minima, sans intention manifeste de domination, et sans volonté aucune d'exercer sa langue, permet le redéploiement heureux de la vie.

La fable, en ses derniers vers, témoigne de ce mouvement et de cette expansion. Au texte de Phèdre, La Fontaine ajoute un ensemble de huit vers qui agrandissent l'espace en faisant paraître la Turquie, en montrant le spectacle des procès avec leurs multiples travers, et en proposant finalement L'Huître et les Plaideurs, qu'il écrira lui-même dans le second Recueil. On dirait là que les fables naissent des fables, comme si la parole minimale de l'Abeille avait un fort pouvoir d'engendrement, strictement inverse de l'effet stérilisant du Coq et de l'Ignorant. Loin de réduire ce qu'elle rencontre à un grain, ou à un ducaton, elle en fait un usage multiplicateur d'effets heureux. De même, la Fontaine, avec la fable qu'il a trouvée chez Phèdre, pense la fable, ouvre à la Turquie, évoque le monde contemporain, et engendre une multiplication de fables. Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ?

Or, tout cela procède d'une méditation sur l'imitation, qui est technique de mise en plis, puissamment poétique, c'est-à-dire, simultanément physique, éthique, et délicieuse, comme le miel quand il est bien partagé. Cela n'apparaît qu'en pliant fables sur fables, dans le livre de La Fontaine, mais en employant aussi les fables anciennes qu'il implique. Cet art des plis évite de rompre, et il prépare, comme une perle subtile qui s'en détache, et en procède, Le Chêne et Le Roseau, cette oeuvre qui fait voir et retrouver, mais redécouvert, en bout de recherche, le temps de La Cigale et la Fourmi.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Les Frelons et les Mouches à miel 4 18:21 dans La Fontaine

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