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« Lire Giscard »

vendredi, 16 octobre 2009

Lire Giscard

La France, probablement, lit La Princesse et le Président. Elle se le dissimule. Jusqu'à ce jour, je n'ai rencontré personne qui m'ait avoué avoir acheté et lu cette oeuvre. Hier soir, bavardant avec Serge Pey, qui lit beaucoup, je l'ai interrogé : Non, je n'ai pas lu Giscard... Et aucun de nos amis proches ne l'avait lu non plus. La semaine dernière, lors de la séance de l'Académie des Lettres, Inscriptions et Médailles de Toulouse, il me fut impossible d'engager conversation avec des lecteurs effectifs de ce livre. Inutile d'interroger mes collègues, mes voisins, et mes étudiants, lire Giscard ne paraît pas les faire vivre.

Me voici donc impuissant à converser avec un lecteur de la Princesse et le Président. Robinson, sur son île, trouvant le roman dans une bouteille, eût, du moins, pu former Vendredi, et converser ensuite... Mais, malgré mes efforts, je n'ai pu inciter qu'une seule personne, dont je tairai le nom, de peur de la déshonnorer, à lire. Me voici donc quasi seul sur la terre avec mon exemplaire. Je ne rencontre que des regards fuyants, gênés, troubles, visiblement hypocrites, et dont je ne puis me sentir frère, semblable... Si je parle de ce livre, chacun rit, ou tente de parler d'autre chose. Il paraît, en effet, inavouable de pratiquer, ou d'avoir pratiqué, la Princesse et le Président. Les doctes réprouvent. Le public mondain se gausse. La gauche tonne. La droite tremble. Mieux vaut visiblement conter des turpitudes en Thaïlande que d'avouer Giscard. Il n'est pas pire mauvaise vie que de s'adonner au vice, manifestement puni, de le lire. C'est au point que seul Giscard, semble-t-il, imagine avoir des lecteurs.

Suis-je fou ? Est-il fou ? Giscard, suis-je ton seul lecteur ?

Cela me paraît impossible. Le mensonge en cette affaire, comme presque partout, doit régner. J'ai pu observer, vers midi, aujourd'hui 17 octobre 2009, dans la plus renommée librairie de Toulouse, qu'aucun exemplaire de La Princesse et le Président n'est visible au rayon littérature française. Des piles de Mauvignier, de Toussaint, de Bon, de N'Daye, de Quignard, ou de d'Ormesson étaient là. Pas de Giscard. Un instant, j'ai imaginé que le libraire, en fervent défenseur de son idéologie, avait censuré le seul roman français récent dont ait récemment parlé la presse mondiale. Je sais combien l'élite culturelle française, dont il relève, voit mal. Mais j'ai heureusement vite compris mon erreur, et même mon péché : tous les Giscard ont été emportés par les lecteurs. Le libraire, surpris par le mouvement, n'a pu se réapprovisionner. A peine, en met-il, depuis quelques jours, sur ses étals, ils sont enlevés. Le librairie tente de boucher le trou, toujours recommencé, mais il ne peut cacher l'évidence. Seuls demeurent sur son étal les livres dont il vante en vain la qualité. Les Giscard ont disparu.

Il faut que de très nombreux clients achètent, ou peut-être volent, leur Giscard. Je crois, quant à moi, qu'ils volent, et pas seulement pour le plaisir, toujours honorable à l'auteur, et toujours puissant pour le lecteur, de dérober un livre... Comment voulez-vous que des citoyens se rendent à des caisses, dans cette librairie, et dans toute autre, avec un Giscard dans la main ? Il faudrait un courage admirable, un véritable esprit de résistance, pour affronter l'oeil de la caissière, qui lit Giscard, dès qu'elle est libre, mais se montre d'autant plus sévère qu'elle tait sa jouissance. Le libraire, lui-même, qu'on voit peu dans les rayons, ces jours-ci, est très certainement plongé dans les dédales de ce texte, si bien que, touché, depuis quelques semaines d'un incroyable esprit de bienveillance, ou d'une paresse dûe à son travail trop ardent d'herméneute, il n'appelle pas la police malgré le vol perpétuel de ses Giscard.

La France est un pays honteux : on y lit Giscard en tirant les rideaux. On a trop peur du voisin. On allume la télévision. On écoute Higelin, Mozart, ou monsieur de Sainte Colombe, et, pendant ce temps, on dévore La Princesse et le Président. Giscard est devenu l'opium du peuple et l'ouvrage majeur de l'Enfer de nos bibliothèques.

Cette honte française quant au livre est, au demeurant, un hommage rendu à la littérature. Il est des peuples qui n'ont pas peur d'être punis pour avoir lu un livre. C'est qu'ils n'aiment pas les livres. Ils ne désirent pas courir le risque de la honte d'avoir lu des pages condamnées. Ils préfèrent étaler leurs muscles sur des planches ou sur la neige. Ils se refusent à goûter le vice. Ils croient vivre, mais ils meurent, quoique toniques, pour ne pas avoir goûté la vraie vie, la vie enfin découverte et revécue, que Proust appelle la littérature, et qui n'est-telle qu'à couvre-feu, sous le manteau, avec la peur diabolique des Dieux.

Pour l'avoir compris, j'éprouve une grande fraternité pour mes compatriotes. J'en aimerais presque mes voisins, mes collègues, tous les gens que je fréquente, et ceux qui klaxonnent, et ceux qui navrent, et même ceux qui, comme moi, courent la campagne, à la recherche de pierres à cupules. Je les aime, car ils maraudent, roman en poche dans l'aventure du réel, et en mentant.

Quant à moi, je ne parviens pas à leur degré de poésie pratique. Je ne sais pas, comme eux, être un magicien des dédales. Sans doute suis-je atteint d'un narcissisme rare qui me pousse à avouer, au risque d'être lynché, comme il est presque arrivé à Jean-Jacques Rousseau : j'ai lu Giscard, je lis Giscard. Ou bien mon âme est-elle à ce point perverse qu'elle souhaite le martyre pour mon corps....N'ai-je pas failli, voici quelques années, me faire assommer place du Capitole, par un individu qui m'a insulté parce qu'il m'a vu acheter un livre de Philippe Sollers. Je l'avoue : j'aurais aimé mourir pour Sollers place du Capitole. Mais ne l'ayant pu, j'ai lu son livre, qui s'appelait Passion fixe.

Il est aussi possible que je sois tout simplement idiot, d'une idiotie complète, massive, et, à certains égards, solaire, car comparable à ce que Clément Rosset appelle l'Idiotie du réel, et qu'on regarde aussi difficilement en face que le soleil, ou la mort. Il est même probable que ma lecture ostensible de Giscard témoigne d'une idiotie idiotissime, redoublée d'un narcissisme pervers, dont je suis suffisamment idiot pour faire l'aveu. Telle est ma mauvaise vie.

Tentant d'être bon chrétien, cependant, je vis d'espérance, et, singulièrement, d'espérance dans l'amour et la charité des hommes, en lesquels je vois, surtout s'ils sont pauvres d'esprit, et malgré leurs turpitudes, le visage démultiplié du Christ. Je ne doute pas que, malgré la tentation de me lapider, qui les prend lorsque j'avoue, ils ne se souviennent qu'il est difficile, quand on a soi-même Giscard sous son manteau, de jeter la première pierre. Je crois même que certains d'entre eux sauront voir dans mon aveu, la certitude qu'il est possible pour eux d'atteindre le Salut en fermant les yeux discrètement, humainement, et, pour tout dire, divinement.

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Ainsi sommes-nous des hypocrites, des semblables, des frères, même si, seul, je suis assez idiot, pour briser la glace, et bondir, comme en rêvait Franz Kafka, hors du rang des assassins.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Lire Giscard 22:10 dans Giscard , L'époque , Littérature

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