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« Une seule poubelle et toutes les questions 3 »

samedi, 3 octobre 2009

Une seule poubelle et toutes les questions 3

Troisième et dernier épisode.

Avec notre butin, nous sommes allés dans le kiosque de la place Pinel.

On y médite bien, surtout la nuit.

Les cercles construits favorisent l'esprit. Ce Kiosque en est une architecture. Ses colonnes, le tympan de son sol et sa coupole enveloppent puissamment les têtes qui s'y installent. En redoublant leurs formes, ils leur donnent puissance interne et force d'expansion.

L'architecte avait naturellement souhaité que la musique jouée dans le Kiosque diffusât de toutes parts vers la place... Du coup, les penseurs qui s'y retrouvent sentent leur pensée s'ébattre au loin dans les branches des tilleuls, tandis que les paroles obscures de ces tilleuls viennent en eux se concentrer. Tout s'essaie et circule.

L'effet majeur de ce Kiosque est de faire tourner presque indéfiniment les sons entre ses colonnes. Qui y chante devient pour soi écho sonore. Vers le sol, dans un cercle d'environ quatre mètres de diamètre, en effet, la coupole renvoie le son, et, comme ce sol est une dalle de béton posée sur un espace libre, il vibre tel un tympan renvoyant à nouveau le son vers la coupole, qui le lui renvoie. Le corps de l'orateur, du chanteur, du poète ou du simple parleur est ainsi traversé plusieurs fois par le son qu'il a émis. Cette intériorisation fatale de la voix induit un heureux effet méditatif chez toute personne qui s'y soumet.

L'indifférence considérable de l'humanité quant aux propriétés acoustiques de ce Kiosque ainsi, sans doute, que pour la méditation rend ce lieu presque vide dès lors que s'en sont retirés les enfants, ses usagers diurnes. Toutes les nuits, malgré la ville, la solitude y favorise la pensée réelle, c'est-à-dire la poésie.

Nous nous sommes assis dans le Kiosque. Sébastien Lespinasse a sorti de son sac un petit enregistreur. Il tient, parfois, quand l'événement lui paraît important, à en faire une photographie sonore. Ainsi peut-il le conserver dans ses archives et, peut-être, l'employer, comme la vieille dame de la poubelle l'avait longtemps fait avec les Papes morts, Claude François, ou l'élection présidentielle de 1974. Chacun, comme il vit, se fabrique son cadavre.

Sans avoir, pour le moment écouté l'enregistrement, je me souviens que nos réflexions ont tourné autour de l'apparition de cette vieille dame. C'était une ressuscitée qui nous regardait depuis sa fenêtre, vidant son tombeau. Nous comprenions sa souffrance. Nous avions atteint en elle de l'intimité, la zone où sa mort se mêlait à sa vie. En avions-nous le droit ? Nous l'avons pris. Et puis, poubelle vidée, nous ne pouvions plus rien faire. Le viol était accompli. On ne déviole pas.

Cette femme avait conservé pendant des années ses cahiers, les élections présidentielles, les vols vers la Lune, et les journaux des jeunes catholiques. Sans doute leur avait-elle accordé beaucoup d'importance. Puis un jour, ce jour où nous avions visité sa poubelle, elle les avait jetés. D'un coup, quelque chose s'était manifestement brisé. Pourquoi n'avait-elle plus cru nécessaire de conserver les images de la mort du Pape Paul VI, de Claude François, ou les bulletins de vote I974 ? Avait-elle perdu la foi ? Et en quoi ? Avait-elle renoncé à la Religion et à l'Histoire ? Nous nous demandions si elle n'était pas entrée, ce soir où nous avions visité sa poubelle, dans une modernité sans idôle et sans récit général. Tout cela, qui avait manifestement ordonné son existence, était mort. Et elle l'avait jeté.

Mais était-ce mort d'un coup, ce jour là ? Ou bien, la mise en poubelle était-elle l'acte final d'un long processus qu'il rendait manifeste ? Depuis longtemps déjà, elle ne croyait plus. Elle envisageait de se débarasser de tous ses papiers, de son enfance studieuse, de sa foi, de sa conviction qu'il faut mémoriser les évolutions politiques et la mort des idôles. Ce que nous trouvions dans sa poubelle c'était, non le résultat d'une crise brusque, mais l'effet terminal d'une longue décomposition, qui s'était accomplie dans le secret de son âme, derrière les rideaux de sa villa, et sans autre témoin, peut-être, qu'elle-même. En vidant sa poubelle, nous l'avions rendue obscène. Nous étions affreux. Nous avions honte. Mais que pouvions-nous faire ?

Nous nous disions que nous étions pareils aux missionnaires, aux militaires, aux premiers ethnologues et aux collectionneurs qui, au tout début du XXème siècle en Afrique, ramassaient des objets que les autochtones avaient jetés après les avoir usés dans leurs cultes. Les blancs prétendaient y voir des oeuvres d'art. Les noirs y voyaient les déchets d'une pratique. L'incompréhension était probablement grande. Mais les blancs n'avaient-ils pas leurs raisons pour troubler les noirs ? N'est-il pas exact qu'ils ont sauvé de la destruction des bouts de bois déjà à moitié cassés et vermoulus, et qui nous semblent des témoignages capitaux des capacités humaines ? En récupérant le vieil Ici-Paris, les défunts bulletins de vote, nous les faisions entrer dans ce qu'André Malraux appelle le monde de la métamorphose. Nous allions en faire des poèmes. Nous allions peut-être les exposer. Nous allions les mettre en ligne, et projeter en eu tout notre suc. Nous allions les recréer par l'effet même des paroles qu'ils allaient susciter. Ils deviendraient des oeuvres aussi étrangères à leur état premier que le sont certaines amphores, qui, après deux millénaires dans la mer, sont des formes admirables et curieuses dont nous oublions qu'elles furent des emballages.

Nous étions des violeurs féconds, scandale considérable dont nous avions honte et joie.

Nous paroles s'enregistraient dans le Kiosque, qui est pour nous un tombeau, à la fois vide et peuplé, dans ses parties souterraines par un parapluie renversé et par une multitude de déchets. La nuit était puissante autour de nous avec les paroles obscures des branches de tilleuls et le souffle de la ville. Parfois, des chiens traversaient les pelouses, en prenant soin d'éviter l'Espace canin.

Nous tirions de nos bouches des paroles profondes comme cette unique poubelle, qui contenait confusément, avec les papes morts, la possibilité de ce moment.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Une seule poubelle et toutes les questions 3 18:16 dans Méthodes

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