« Danièle Delbreil »
dimanche, 15 novembre 2009
Danièle Delbreil
Danièle Delbreil peint contre l'air du temps. Ses tableaux ne sont pas sympas. Ils ne communiquent pas. Ils ne donnent pas brusquement envie de vivre, et ils ne sont pas pleins de sable, de terre, de jaune d'oeuf, de ficelle, de sperme, de sang, de trognons, ou d'aromates. Ses tableaux sont peints. Ils sont totalement peints. On ne voit pas la toile par lambeaux, ou les vieilles inscriptions usagées d'un carton publicitaire. On ne remarque pas non plus de distributeurs de bonbons, de haut-parleur, de lampe clignotante, ou de bouton que l'on puisse presser pour obtenir qu'une langue sorte, ou un serpent, ou un sexe, ou ce qu'il vous plaira.
On reconnaît dans ses tableaux des visages, des seins, des cuisses, des rives, des plantes, des ciels, des grenades entrouvertes. On observe que ces représentations ont été soigneusement peintes, sans abondants effets de matière. Pas de couteau, Pas de surépaisseurs. La lumière vient frapper une surface lisse, comme chez les flamands.
On ne repère pas des autoroutes, des cabines téléphoniques, des villas, des cravates, ou même des automobiles et des ordinateurs. Aucun effet de décalage. Pas de boîte de Zan entre les seins d'une femme. Pas de saucisson près d'une ogive gothique. Danièle Delbreil a oublié d'imiter ce qu'on voit dans le musée mondial d'art contemporain.
Elle ne peint pourtant pas les plages où bronzer, les pinèdes, les bateaux à voiles, les chevaux en Camargue, les clowns tristes, ou les bouquets de fleurs pour boîtes de chocolats. Sa peinture est intense. Elle est grave. Elle porte la tradition, la question de la beauté, et elle expose les fascinations.
Cette oeuvre vient de loin. Sans doute procède-t-elle des questions premières de son auteur en tant que sujet humain, et femme. Elle vient d'une écoute à soi, qui peut être celle de quiconque évite les dérisions. Chacun de ses tableaux est un effet d'explorations intimes. Les profondeurs qu'ils représentent, et qui se constituent de colonnades, de trouées dans les paysages, de blessures, ou de crevaces fruitées, offrent la perspective d'une connaissance par les failles. La surface, chez Danièle Delbreil, loin de préparer seulement la profondeur, en résulte. C'est une expansion circonscrite de l'intime. Le moi s'affiche, en sa forme, depuis les racines du tu. C'est ainsi que les portraits, chez elle, proposent les efflorescences coordonnées des lointains intérieurs. Ils rendent sensible l'abîme travaillé par une culture.
Cette oeuvre, en effet, vient véritablement de loin parce qu'elle est cultivée. Chacun de ses tableaux est peuplé de textes, de mythes, de voyages. On ne les goûte pleinement qu'en se souvenant des livres, des conversations, des paysages, ou des Dieux. Ils portent la nostalgie d'un temps où la beauté était voulue. Ce temps n'est pas historiquement fixé. Il est sans doute de tous les temps, mais Danièle Delbreil peint contre les ronds-points, les lotissements, les installations de laideur et les écrans, qui sont usines à air du temps.
La nostalgie n'est pas l'amertume, et le goût pour la réaction. Ulysse était nostalgique. Les oeuvres nostalgiques se tiennent parfois face à l'infâme en affirmant la beauté du sexe, des fleurs, de la mort et des ciels. Celles de Danièle Delbreil sont souvent d'une énergie calme, traversée naturellement d'angoisses, qui sont les filles de la lucidité. Leur lumière est l'éclat d'une pensée dans le corps qui se sait tel. Chacune est une aventure, et renouvelle. Parfois, la crise menace. Parfois, la perfection puissante n'est pas atteinte, mais quand elle l'est, le spectateur considère avec étonnement une impossibilité accomplie, et qu'il désire.
Yves Le Pestipon |
22:32 dans
Artistes
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