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« Exposer la place Pinel ? »

mercredi, 4 novembre 2009

Exposer la place Pinel ?

Depuis longtemps, je désire exposer la place Pinel.

Le dois-je ?

N'est-elle pas sa propre exposition ? Parfois, je le crois. Parfois, non.

La place Pinel est en position convenable. Le monde entier paraît fait pour elle : il a fallu Toulouse, les Volsques Tectosages, les Romains, César, l'Italie, la Grèce, les municipalités socialistes, la molasse Miocène, les Pyrénées, les vents, les mers, la fabrication des atomes dans les étoiles, une décision du conseil municipal, l'expansion des villas, une pensée de l'urbanisme, et quelques individus, avec leurs troubles, leurs corps, leurs amours, et leur argent, pour que la place Pinel prenne place. Au demeurant, l'espace canin, l'école primaire, le boulodrome, les tilleuls, le Kiosque et toutes les parties de cette place tourbillonnent à grande vitesse, selon des mouvements astronomiques, communs et merveilleux. L'ensemble se porte ailleurs, bien, et sans pourquoi.

Qui considère la place Pinel constate l'infini. Aucune angoisse pascalienne, pourtant : l'infini crée la chance des étoiles.

Doit-on exposer la place Pinel ? Faut-il la poser vers l'extérieur, hors de sa place ? Quand on expose Vermeer, par exemple pour une exposition où meurt Bergotte, on sort ses toiles, on les tourne, grâce à des murs, des portes, et des éclairages, vers des gens, qui peuvent, devant elles, jouir, bavarder, ou mourir, surtout s'ils ont mangé, comme Bergotte trop de pommes de terre.

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Toute exposition arrache à une ou plusieurs places, et met en place, avec disposition renouvelée, le plus souvent, des éléments. Aussi, toute exposition produit-elle, nécessairement, une métamorphose de la chose exposée. C'est l'exposition qui accomplit la métamorphose en oeuvre d'art de l'urinoir acheté par Marcel Duchamp. Quand j'expose, avec Sébastien Lespinasse, le contenu d' une seule poubelle, chacun des déchets se fait ange sur les murs : il annonce quelque merveille. Les visiteurs sont pénétrés.

Nul doute qu'exposer la place Pinel produirait des effets analogues. On la démonterait d'abord. On l'emballerait. On la transporterait morceau par morceau. On la présenterait au Japon, à Urumqi, à Oaxaca, ou dans l'île de Nantes. On tenterait d'attirer des foules, ou d'être discrets. Selon le choix que l'on ferait, on installerait le Kiosque dans quelque ville, au croisement des attentions, là où tout compte, ou on emploierait un désert, quelque banlieue, une campagne, un village parmi d'autres. On produirait, ou pas, un catalogue. On vendrait, ou pas, des billets d'entrée. On organiserait des visites pour les écoles, les vieillards, les pélerins, les familles, les dames cultivées, les anciens combattants, ou les étudiants. On multiplierait, ou pas, les affiches.

Le démontage de la place Pinel, cependant, risque de lui nuire. N'a-t-on pas vu quelques mauvais courants d'air et le souffle des visiteurs altérer Lascaux ou Altamira ? De plus, que se produirait-il place Pinel sans place Pinel ?

Pour apaiser cette inquiétude, nous proposons de construire des fac-similés, à dimension exacte, et tels que les couleurs, les odeurs, la texture des matières soient respectées. De puissants aérateurs souffleraient des brises ou des bises. Des feuilles de tilleuls reconstituées bruiraient. Des crottes de chiens en matière synthétique seraient disposées dans l'Espace canin, tandis que des chiens automatiques gambaderaient et chieraient dans les pelouses. Des automates joueraient à la pétanque. Des poètes artificiels vocaliseraient dans le Kiosque. Des pédophiles très bien imités surveilleraient la sortie de l'école.

Nous produirions volontiers des fac-similés à différentes échelles pour permettre la pénétration de la place Pinel en divers lieux. Chacun n'a-t-il pas un droit légitime à la place Pinel ? Nous ferons des fac-similés modèle réduit pour les hôpitaux, les chambres d'enfants et les niches. Au contraire, les aborigènes, les touaregs, ou les eskimos bénéficieront de places Pinel en dimension trois, quatre, ou quarante. Pourquoi ne pas édifier, dans le Pacifique, au large des Marquises, comme une île, une place Pinel flottante ? Cette exposition attirera des mouettes, des touristes, des philosophes.

Chacun a droit à une place Pinel démontable, à exposer selon son choix, comme une crèche. Chacun pourra installer Jésus dans le Kiosque, avec l'Ane et le Boeuf, tandis que les Rois Mages arriveront par le boulodrome, et que des Moutons patureront autour de l'Espace canin.

Le kitsch est, hélas, prévisible. Les fac-similés ne sont pas la présence réelle. L'Etre s'use par trop de copies. L'art industriel, comme l'a senti Flaubert, est un cancer qu'Andy Warhol ne guérit pas.

Il faut exposer la place Pinel place Pinel.

Nous le ferons.

Nous imiterons les conservateurs de Versailles, de Carnac, des Pyramides, ou de Téhotihuacan, mais discrètement. Pas de parkings autour de la place Pinel. Aucun guichet. Nulle part des guides et des affiches. L'exposition de la place Pinel, place Pinel, sera sans signalétique. Pas d'inscription Grand site. Aucune invitation. L'exposition sera un secret, place Pinel, et sans pourquoi, ni inscription au Patrimoine mondial de l'Humanité.

Quelques individus passeront, l'air presque insignifiant, mais prévenus, dans leur bouche d'ombre, qu'ils visitent l'exposition place Pinel, place Pinel, et qu'ils sont exposés.

Cela a déjà commencé. Cela dure depuis plusieurs années. Il est possible que vous ayiez déjà visité l'exposition. Il est possible que vous n'en ayiez rien su. Elle est ce qui est, fut, et vient. Nous sommes tous exposés.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Exposer la place Pinel ? 22:21 dans Place Pinel

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