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« Les Mémoires d'un amnésique »

mercredi, 11 novembre 2009

Les Mémoires d'un amnésique

Comme il ne se souvenait de rien, il voulut écrire ses Mémoires. C'était "le livre à faire", lui semblait-il. Quand il aurait écrit ses Mémoires, il les lirait. Il se souviendrait, ainsi, peut-être, de quelque chose. Mais il prévoyait qu'il oublierait leur contenu, leur emplacement, et même le nom de leur auteur. Il n'y avait aucune raison pour qu'il ne l'oublie pas, puisqu'il oubliait tout.

Il fit remarquer à son ombre qu'il avait probablement écrit ses Mémoires, mais qu'il avait négligé de le noter, ce qui était malheureux. Le lendemain, il le répéta, comme un fait entièrement nouveau, à son coiffeur, qui ne le connaissait pas, puisqu'il en avait changé pour ne pas s'être souvenu du précédent. Ce coiffeur dissimula sa surprise. Il coupa les cheveux, et raconta, un peu plus tard, l'évènement à son voisin le charcutier, qui le raconta à sa femme, qui le raconta à ses enfants, qui le racontèrent à leur professeur de mathématiques, qui me le raconta.

Je me mis en quête de cet homme qui oubliait tout, et voulait écrire ses Mémoires. J'interrogeai précisément le professeur de mathématiques, sur ses élèves, et, jugeant qu'ils étaient assez dignes de confiance, j'allais les interroger sur leur maman, qui me parut une personne de moeurs saines, d'entendement corrrect, et digne de foi. Certes, je dus passer dans son lit, car elle me trouva séduisant. Le charcutier ne la contentait guère. Il était si passionné par les saucisses qu'il en oubliait le devoir conjugal. Aussi se satisfaisait-elle avec ce qui lui passait sous les yeux, par exemple avec moi, qui l'avais enchantée par mes interrogations. Elle me demanda aussi de la présenter au professeur de mathématiques de ses enfants, qu'elle n'osait aborder, mais jugeait apte à lui faire oublier, par ses équations et ses ardeurs, les tripous.

Contente de mes services, elle me présenta le charcutier, son mari, qui était un brave homme digne de toute confiance, mais qui vouait une telle passion à la saucisse, surtout de Toulouse, que je dûs m'instruire longuement en saucisses avant d'obtenir quelque renseignement sur le coiffeur son voisin, et sur les raisons que je pouvais avoir de croire ce qu'il lui avait raconté.

Le charcutier, quand il eût bien senti le sérieux de mon goût pour les saucisses, émit quelques doutes. "Un coiffeur est un homme qui entend trop d'histoires. Il finit par les mélanger. Comment voulez-vous qu'il ne les mélange pas ? Cela fait, en fin de journée, comme une grosse saucisse d'histoires dans sa tête. Je l'ai surpris plusieurs fois à me mêler du gras avec du maigre et à faire de ces jus ! Je ne serais pas étonné qu'il ait laissé couler en lui, comme dans une tripe, plusieurs bobards. Méfiez vous. D'ailleurs, tous les coiffeurs sont homosexuels. Souvenez vous en".

Muni de ces avertissements, je me rendis chez le coiffeur. Il n'est jamais difficile d'entrer en conversation avec un coiffeur. Il suffit de lui demander de vous coiffer, puis de parler de la météo, de la diminution des affaires, de la Coupe du monde, ou du stationnement toujours plus difficile dans le quartier. Je choisis ce sujet. Cela tombait bien. Le coiffeur était excédé par la politique municipale. Il y avait aussi des clients, qui attendaient, et qui avaient récemment été verbalisés. La conversation s'anima. On se rappela le bon vieux temps, quand on pouvait se garer. La vie alors était plus facile. Par ce voyage dans le passé, j'amenais mon coiffeur à parler de son client, qui voulait écrire ses Mémoires, et ne se souvenait de rien, ce qui devait lui rendre la vie heureuse, puisqu'il ne se rappelait plus l'époque où se garer était facile. La nostalgie ne l'handicapait pas.

Le coiffeur se souvenait de ce client, mais il n'en savait pas davantage. Il ne l'avait vu qu'une fois, et, certainement, ce serait la dernière, puisque l'homme avait dû oublier son salon, et qu'il était chauve. Mais s'en souvenait-il ? Le coiffeur n'était pas sûr. Se souvient-t-on qu'on est chauve ? Est-ce un souvenir ? Est-ce un constat ? Quand je l'interrogeais, le coiffeur se montra embarrassé.

Je l'étais aussi car l'homme m'échappait. Comment le retrouver dans l'immense ville, avec les problèmes de stationnement, les charcutiers passionnés de saucisses, les femmes avides d'amour, les enfants dévoués à leur professeur de mathématiques, et ces professeurs qui négligeaient certaines femmes de charcutier ? Comment le retrouver ? A mesure que le coiffeur me coupait les cheveux, je m'interrogeais.

J'avais renoncé à relancer la conversation sur les problèmes de stationnement. Le coiffeur avait tenté de parler de la météo. Il pleuvait. Cela n'en finissait pas. Il n'y aurait même pas de sortie de champignons. Tout allait mal. Mais je ne répondais pas. J'étais trop absorbé.

C'est ainsi que je me suis retrouvé dans la rue, cheveux coupés, sous la pluie, à la recherche d'un homme qui avait perdu la mémoire, ou qui ne l'avait jamais eue, et qui voulait écrire ses Mémoires. En ce cas, que fait-on ? On se fait une raison.

Je me la fis. Ce n'est pas facile. On manque parfois de matériaux pour se faire une raison. Mais j'y parvins. La vie reprit son cours. Il finit par ne plus pleuvoir. Mes cheveux repoussèrent. J'entretins une liaison avec la femme du charcutier, qui ne parvint pas, quant à elle, à séduire le professeur de mathématiques, qui, le jour anniversaire de la chute du Mur, m'écrivit : "Monsieur, je me souviens que vous êtes venu m'interroger sur un homme, qui avait perdu la mémoire, et qui voulait écrire ses Mémoires. Je tenais cette histoire de quelques uns de mes éléves. Vous vous souvenez de mon léger scepticisme. Ne suis-je pas professeur de mathématiques, et, comme tel, astreint à la rigueur ? Mais je viens de faire une découverte. Venez me voir".

Le temps avait passé. J'étais revenu plusieurs fois chez le même coiffeur. J'avais beaucoup parlé de la météo, des saucisses avec le charcutier, et d'amour avec sa femme. J'avais perdu quelques illusions, trouvé un nouveau restaurant coréen, visité Fougax-et-Barrineuf, fait plusieurs fois les poubelles avec mon ami Sébastien Lespinasse, expérimenté la sottise, le néant de tout, et les beautés infinies des jardins et du jour. Mon désir de cet homme était intact. Même la relecture de Saint Simon et l'exploration des Mémoires de Jacques Chirac ne m'avaient pas comblé. J'étais avide de nouvelles.

Le professeur de mathématiques habitait un luxueux appartement avec plusieurs cheminées, des tapis, et de nombreux ordinateurs. Il collectionnait les anciens jades chinois. La plupart des siens étaient faux. Il le savait. Mais il aimait dépenser ses heures supplémentaires défiscalisées en jades.

"J'ai découvert", me dit-il, que nous étions cités aux pages 823 et 824 des Mémoires de notre homme, et encore dans une annexe, page 1641. Il a fait notre portrait avec beaucoup de soin. Et je dois reconnaître, qu'il ne manque pas de style. Je lui trouve même un humour, que je n'attendais pas d'un pareil homme. Peut-on avoir de l'humour sans mémoire ? La réponse, apparemment, est oui".

Il me fit lecture du texte. Je fus enchanté. Il me convainquit de l'extraordinaire de son auteur. Mais, quand il eut fini, il se dirigea vers une des cheminées de son luxueux appartement, où flambait un feu magnifique, et il jeta l'épais volume, dont il s'était procuré l'unique exemplaire, et qui brûla. Ensuite, il m'invita à la cérémonie du thé, qu'il savait admirablement.

Il me raconta qu'une charcutière l'obsédait. Elle lui envoyait des lettres. Il avait en lu plusieurs, parmi les premières. Il les mettait désormais à la poubelle, par paquets. Il avait remarqué que deux individus, régulièrement, faisaient les poubelles de son quartier, donc les siennes. Je lui révélais que c'était moi et mon ami Sébastien Lespinasse. Nous avions effectivement ouvert les lettres de la charcutière. Nous les avions lues dans un petit théâtre. Tout cela était invraisemblable, mais n'empêchait rien.

Je ne me souviens plus du reste. Nous avons sans doute parlé. Nous avons peut-être fait des mathématiques, ou évoqué le génie d'Alexandre Grothendieck, ou bien les voluptés de la charcutière. Il est possible que nous nous soyons interrogés sur la douce perspective, qui construit le monde pour l'oeil, ou que nous ayons lu des passages du Passage de Valéry Giscard d'Estaing. Je constate que j'écris ces phrases. Je ne me souviens plus de leur commencement. Je crois que j'ai beaucoup joué Dieu. La poésie est en avant.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Les <i>Mémoires</i> d'un amnésique 14:27 dans Littérature

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