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« Considération du béret »

vendredi, 11 décembre 2009

Considération du béret

Le béret m'est apparu par mon grand-père. Il le portait au jardin, aux champignons, ou quand il faisait le marché. Pour les occasions solennelles, lors de la messe ou des repas de fête, il mettait le chapeau. Le dimanche était chapeau. La semaine était béret.

J'ai hérité de deux d'entre eux. Parfois je les mets. Il m'est arrivé de les employer dans des spectacles. A ma honte, je n'ai pas craint d'en user par dérision. Je me trouvais comique. Apparemment, je l'étais. On m'applaudissait. Je ne comprenais pas le béret : j'avais des yeux et je ne voyais pas.

Isaure Gratacos vient de me révéler le béret. Depuis deux jours, j'en suis agité. Des bérets montent dans mon esprit comme des astres. Je m'envole dans des bérets. Je fouille les livres et les sites à la recherche d'informations. Le béret est devenu pour moi la forme substantielle qu'il faut porter et considérer, tel le ciel, sans craindre de la plier dans une poche, de la bourrer, d'y mettre des oeufs, des rêves, ou des petits cailloux. Le béret est une physique et une métaphysique. Symbole total et chose d'usage, il fait penser la tête qu'il couvre. On peut le retourner, le piétiner, le mettre sous le cul, l'exalter, et le méditer.

Isaure Gratacos se doutait-elle, écrivant son article qu'il pourrait toucher un spécialiste du kiosque de la place Pinel, également chercheur de cupules, d'or, et poète critique ? Sans doute pas. Si elle m'a passé le Pla de Béret, elle ne me visait pas. L'auteur est innocent de ses lecteurs.

Je suis désormais face au béret.

Pour l'heure, j'ai ramené sur mon bureau, à droite de l'écran de mon ordinateur, cette chose ronde, molle, noire, et creuse, que je peux retourner d'un mouvement. Le béret que j'ai sous les yeux est un béret grand luxe, de marque Bakarra, comme l'indique son étiquette, colorée et ornée d'un casque à plume, au fond de sa cupule.

Tout béret est une cupule molle.

Isaure Gratacos introduit son article par une référence à Salvador Dali. Elle ne sait peut-être pas à quel point elle a raison. L'inventeur des montres molles est digne des cupules molles.

La cupule présente deux inconvénients : elle est peu mobile, et elle est dure.

Le béret est mobile et mou. C'est une cupule que l'on peut mettre sur sa tête, par tout temps, pour voyager, garder les vaches, méditer, ou même faire la guerre.

La cupule présente deux avantages : elle est simple à concevoir, et elle accueille, sans dépense, la pensée. Le béret est également simple, et il accueille merveilleusement la pensée.

Il est un trou portable et mou, qui protège du froid, et donne à la pensée espace pour raisonner.

Sa forme circulaire en fait une image crédible du monde, ce d'autant plus que ce cercle n'est jamais parfait, et qu'il se déforme. Un béret se plie, comme un roseau, et il ne rompt pas. Le béret est une forme déformable. Il est prêt à tout.

Le chapeau s'abîme s'il se déforme, le casque se cabosse au combat. La casquette se déchire et se désarticule. Le béret est si mou que tout lui convient.

Le béret est humble, fait de matériau sans prestige apparent. Il va aux bergers et au peuple. Il n'est pas couronne. Impossible de lui mettre un cimier. Celui qui le possède peut bien rêver, comme le montre mon béret Bakarra, d'arborer un magnifique casque à plume, mais c'est un béret qu'il porte ! Le béret ramène à la raison. Il couvre la tête d'humilité. Il évite, même aux soldats, de se croire coqs.

Le béret est donc coiffe pour poète qui sait ne pas rêver d'être prince, porteur de casque, de chapeau, de haut-de-forme, ou même de feuilles de laurier. Le poète, non glorieux, est aux places populeuses, aux grottes, avec les bergers et les moutons. Le béret va à sa tête.

Mou, creux, humble, souvent noir, le béret est une cupule légère, que les bergers ont inventée pour leurs têtes pleines de pensées. Il est une main caressante, comme un ange terrestre, sur leur crâne de ciel.

J'aime que l'endroit où paraissent les cupules à tête de bovin s'appelle le Pla de Béret.

Je crois que le béret est une sorte de Kippa, dont tout homme de méditation sait les vertus. Je crois, comme mon ami le pasteur Jean-Pierre Nizet, que toute Kippa est un kiosque qui résonne à l'intérieur, et construit notre souffle. Je crois que le béret est la cupule fondamentale qui tient la tête par en haut, et lui rappelle humblement sa vérité, car tout béret est un trou, une coupe, une coupole et une tombe. Le béret est le retournement céleste de notre condition sur la terre. Il est la forme visible et méditée de notre destin, dont la connaissance produit notre poésie. En somme, et pour tout dire, le béret est le couvre-chef anarchiste qui nous met la tête dans la profondeur, renverse notre corps dans les étoiles. Il fait de nous des poètes. Et, s'il le fait, c'est qu'il est, lui-même, physiquement, poète.

Je voudrais attirer l'attention sur l'origine mystérieuse du béret. Quelques mythes circulent, intéressants par eux-mêmes. Le béret résulterait de la laine écrasée dans l'Arche de Noé. Il proviendrait ainsi du moment fondateur de notre humanité. Certains disent que le béret aurait été amené en Béarn par des légions romaines, comme semble l'attester l'apparence latine de son nom... On n'en sait rien. Le béret qui prospère en Béarn, et qui a pu devenir le béret basque, est d'origine confuse.

J'aime cette confusion. La confusion est nécessaire à la naissance des choses.

Risquons une hypothèse. Le béret est effectivement béarnais, c'est-à-dire, originaire de la partie centrale des Pyrénées. Partout, dans ce territoire, bien avant l'arrivée des romains, régnaient des populations de langue basque. Or, le basque est une langue préhistorique. Risquons l'hypothèse que le béret est préhistorique. Les hommes qui creusaient des cupules dans les rochers des Pyrénées portaient des bérets sur leurs têtes. Ainsi la nom Pla de Béret aurait une vérité considérable

Il faut considérer tout béret comme un ciel retourné, ou comme une cupule, ou comme le kiosque Pinel, ou comme toute conque vide et sonore, ce qui s'appelle Ptyx en poésie depuis Mallarmé. Le béret est le Ptyx du Peuple. Mais le Peuple, quand il est berger, hors l'Etat, et peut-être quand il est basque, est le grand poète.

Les chapeaux, les casques, les hauts-de-forme sont les instruments de la richesse et du pouvoir. Ce sont des Tours de Babel sur tête, et des armes. Le béret est une mollesse, presque une omelette, sur la tête. Il est une douceur physique et métaphysique. Il est la caresse cosmique.

Il faut aller aux pierres à cupules, dans les Pyrénées, dans la Montagne noire, en Espagne, en Irlande, en Algérie, avec des bérets sur la tête, et les jeter aux cupules. Il faut plonger nos pensées dans l'hypothèse des bérets-cupules, et les lancer dans les kiosques-bérets pour contacter dans les conques la multiplication sonore du vide divin.

Le Pla de Béret est bien, selon l'intuition d'Isaure Gratacos, le centre du monde, tout comme le kiosque de la place Pinel, ou le kiosque de Carmaux, ou n'importe quelle cupule, ou tout trou concerté de nos coeurs.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Considération du béret 16:16 dans L'Astrée

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