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« Des photos déchirées »

vendredi, 25 décembre 2009

Des photos déchirées

Le dernier dimanche de l'Avent, dans deux poubelles voisines, nous avons trouvé des photos déchirées.

Deux photos noir et blanc dans l'une : paysages avec arbres, soit feuillus, soit résineux. Aucun humain. Aucun bâtiment.

Du romantisme sombre.

D'assez grand format, ces photos avaient été déchirées en plusieurs morceaux et mêlés à des lettres broyées.

A dix poubelles de là, dans la même rue, d'autres photos déchirées, mais en couleurs, rectangulaires, et de petit format : personnages, la plupart du temps attablés, sur des terrasses, en tenues d'été, et aimables. Pinède, maillots de bains, enfants suçant des glaces, inscriptions en espagnol faisaient supposer l'Espagne, la côte, des vacances, années quatre-vingt dix, et peut-être fin des années quatre vingt. Difficile de croire à des oeuvres du troisième millénaire à cause du banc en pin, du réfrigérateur très blanc, et de plusieurs maillots de bain féminins caractéristiques de la fin du second millénaire. L'hypothèse d'une famille ringarde, qui refuserait, par exemple, les appareils numériques, était invalidée par la décontraction générale, les tongs, la bouteille de San Pélégrino. Les années soixante, et même soixante-dix étaient impossibles : une petite fille tend trop visisiblement sa langue vers une glace, en écartant ses cuisses nues .

Ces photos déchirées, au nombre de trois, étaient accompagnées de deux autres, de même format, qui représentaient chacune une petite fille en tenue de fée, dans une pièce, brandissant une baguette magique. Une petite fille était brune, l'autre était blonde. Une photo était déchirée verticalement, tranchant le corps au début du bras droit, qu'elle levait, tandis que son bras gauche tenait la baguette magique. L'autre photo était déchirée horizontalement, coupant la petite fille au niveau des seins, qu'elle avait nus, et isolant ainsi sa partie basse avec robe blanche, courte et translucide, et sa partie haute, plutôt nue, avec visage, bras levés, dont l'un portant la baguette magique, et, venant de la gauche, une main sans corps, tendant vers la baguette un animal en tissu.

La première poubelle, avec les arbres, était catholique. Nous l'explorons depuis quelques semaines.

La seconde poubelle n'avait, jusqu'à présent, pas manifesté de productions sngulières. Les photos déchirées la signalent pour la première fois.

La rencontre entre deux séries de photos déchirées, le même soir, intéresse. Un même geste a été accompli pour deux poubelles fort différentes, à propos de photos dont les représentations s'opposent. Dans les deux cas, les auteurs ont jugé nécessaire de jeter et de déchirer,de manière assez grossière pour que nous puissions reconstituer. Il semble, pour eux, s'être moins agi de nous priver d'images que de nous indiquer un interdit.

Longtemps, ces photos ont été conservées. Peut-être ont elles été regardées souvent. On les a commentées. On les a passées de main en main. On s'est souvenu. Puis, on les a jetées, et déchirées.

Les petites filles probablement sont mortes. Les paysages d'arbres ont disparu.

Ces petits filles, au pire, ou au mieux, sont des femmes mûres, qui ne portent plus des robes de fées. Les paysages d'arbres ne sont plus ce qu'ils étaient le jour d'action du photographe. Quelques uns des personnages qui sont représentés, en Espagne, en vacances, sont peut-être morts. Leur groupe a peut-être éclaté. Il serait impossible de recomposer ces photos.

Elles ont pourtant été jetées et déchirées. La poubelle catholique ne se distingue pas, de ce point de vue, de la poubelle sans spiritualité ostensible. Qu'on affiche une foi, ou que l'on se soucie de glaces, de fées, et de vacances, photographier, conserver les photos, les jeter, et les déchirer sont actes également nécessaires. Les poubelles valent, en humanité, les images. Toutes nous disent.

Les fouiller et reconstituer est trouble. Plus dangereux que certain joueur de flûte, je puise les petites filles en morceaux dans les ordures. Plus pernicieux que les bûcherons de la forêt de Gastine, j'arrache les arbres à leur destin d'image déchirée. Je recouds de mots et de lignes des suaires déchirés que je n'ai pas tissés, mais que je recrée au doigt et à l'oeil. Je photographie la photographie des Ménines, et leur déchirure. Je trame la mort des fées dans les poubelles en vivifiant la jalousie lumineuse qui éclaire l'une d'elles, et le monstrueux animal qui semble vouloir appâter l'autre. J'expose, et je m'expose dans ce tableau où j'emploie mon complice Sébastien Lespinasse, qui fouille avec moi, depuis des années, les poubelles, et lui-même. J'y trouve en perspective la même joie qu'à voir surgir dans les cavernes les peintures ou les gravures. Je m'y plaîs comme aux cupules qui m'apparaissent sur les pierres de montagnes peu fréquentées. J'y accomplis, un même jour d'Avent, ma rencontre avec le fossile d'une fougère arborescente dans le galet d'une vigne.

Tout poète est un trouveur trouble qui recompose la mort en beautés nouvelles. Les poubelles, les vignes, les pierres, les grottes, et les déchirures l'intéressent.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Des photos déchirées 22:04 dans Méthodes

1 commentaire est apparu (en écrire un autre ?)

  • 1.

    le jeudi 7 janvier 2010, à 15:17, Sébastien [TypeKey Profile Page] écrivait :

    Fragments d'Héraclite d'Ephèse à méditer :
    "Trouver son plaisir dans l'ordure." (n°13)
    "Ce monde parfaitement beau était comme des ordures, de l'eau d'égout, coulant au hasard" (n°124- traduction S. Veil).

    Beau souvenir de ces images brisées que l'aventure recolle dans d'autres histoires.

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