« Il faut mourir »
jeudi, 31 décembre 2009
Il faut mourir
Le château de Foix fut une prison. Un prisonnier grava sur un mur : Il faut mourir.
Pourquoi fallait-il qu'il gravât ça ?
Pourquoi faut-il que ça me frappe ?
Ce 31 décembre 2009, je lis et je relis cette inscription.
Ce prisonnier a dû graver plusieurs heures. Le temps ne comptait guère. Beaucoup de prisonniers gravent.
Les élèves écrivent les tables. Les hommes aiment écrire le corps des femmes. Les magdaléniens peignaient les cavernes. Des bergers ont creusé des cupules dans les rochers. J'écris pour l'écran de mon ordinateur, tandis que la nuit vient et que beaucoup s'apprêtent au Réveillon. De quoi suis-je prisonnier ?
Il était une fois, un prisonnier de Foix, qui pouvait bien avoir perdu la foi, et qui pensait : il faut mourir.
Un soir de soleil rasant, j'ai photographié le mur où s'acharna ce prisonnier.
Ce prisonnier est mort. Je suis vivant. Je vais mourir. Je grave à mon tour sur la toile : Il faut mourir.
Le prisonnier de Foix n'écrivait pas son nom, comme le fit Ruben de La Vialle. Il ne dessinait pas le visage de son amour. Il ne hurlait pas sa révolte dans la pierre.
Le prisonnier de Foix écrivait le constat de la nécessité pour tout vivant. Il s'affirmait vivant en l'écrivant. Il s'affirmait conscient de l'être. Il installait lettre à lettre dans le mur sa valeur. Le prisonnier se disait libre en gravant, durement, il faut mourir. Il animait sa liberté par la méditation en acte de sa double prison : il redoublait de mort le mur de pierres et s'envolait d'un coup de style. Il n'écrivait pas "je vais mourir".
Le prisonnier regardait l'un après l'autre les mots qu'il inscrivait. Il commença par le pronom de la troisième personne : il.
Un moment, il fut face à il.
Il aurait pu faire mille mots depuis cet il : île, illusion, illisible, il mange, il dort, il aime...
Il mit dessous cet il, nettement dessous, F. Il mit A. Il mit U. il mit T. Il fit face à IL FAUT un moment : IL sur FAUT.
Mais que faut-il ?
Je ne sais si le prisonnier douta. Il a pu douter. Il a pu désirer écrire Il faut aimer, il faut vivre, il faut de la liberté, de la chance, un roi, un Dieu aimant. Il a écrit : il faut mourir. Mourir n'est pas sur la pierre d'il faut. On peut changer de pierre, on changera commodément de verbe. Mais comment changer de pierre dans le mur du château de Foix ? Après le IL, le prisonnier a hésité : il a changé de ligne. Le prisonnier a hésité après FAUT : il a changé de pierre.
Ainsi paraît entre FAUT et MOURIR l'esquisse d'un personnage. Cette figure précédait peut-être les lettres. Elle est peut-être apparue à leur suite. Je ne sais si le constat de la mort entoure la tête ou si la tête surgit dans ce constat.
J'aime cette incertitude : L'homme naît-il de la pensée de sa mort ? La mort est-elle sa pensée ? L'avons-nous enfantée ? Nous a-t-elle enfantés ?
Le nouvel An retourne les questions.
Yves Le Pestipon |
17:01 dans
Littérature
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