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« Le Chêne et le Roseau 3 »

lundi, 7 décembre 2009

Le Chêne et le Roseau 3

Troisième partie de la Lecture du Chêne et du Roseau

Attendre la fin ?

A la fin de chaque fable, une même question se pose. Faut-il encore attendre la fin, et laquelle, ou bien faut-il ne pas attendre ? Faut-il considérer que la fin est atteinte, ou bien faut-il attendre, par delà le point final, autre chose, une autre fin, plus loin, et qui serait la fin ? Faut-il juger que la fable que l'on vient de lire est un texte clos, ou un moment d'un mouvement ? En ce cas, une fois la fable lue, on est en suspension dans l'attente d'autres fables, qui peuvent être des merveilles.

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La suspension n'est pas l'interruption. L'interruption fait intervenir un élément extérieur, et qui rompt. Pour La Fontaine, elle est cause de déplaisir, voire de mort : Le Rat des champs fuit la ville par crainte d'un bruit qui viendrait interrompre, donc corrompre, le plaisir ; les quatre amis, dans Psyché, quand ils envisagent de partager la lecture du livre qu'a écrit Poliphile, trouvent au parc de Versailles un lieu où rien ne viendra les interrompre. L'interruption est contraire au flux continu qui assure le développement de la volupté. L'épicurien, comme le rat du bon Horace, tente de l'éviter.

La suspension, tout au contraire, est un choix libre à l'intérieur du mouvement, qu'elle ne rompt pas. Elle donne le sentiment d'une légèreté et permet une mobilité d'attention. Elle n'est pas fascination, fixité, blocage. Elle autorise la réflexion vers l'arrière, comme vers l'avant, la mémoire et le rêve, la méditation et le plaisir. Elle est un état que l'on peut appeler poétique, puisque rien n'est rompu, qu'il ne s'agit pas d'analyse, et que tout est possible. Elle est une forme de l'amour réalisé du désir demeuré désir, selon la définition que René Char donne de la poésie. Dès lors, il est clair que la suspension de la lecture n'est pas son interruption. Elle est une lecture par delà la lecture, une lecture sans lire tout en rêvant des lectures passées, futures, et le tout sans effort, légèrement, en aimant ces lectures, en réalisant cet amour, comme l'âme s'anime à l'onde pure, selon les longs replis cristal vagabond, hors de portée du Loup interrupteur, et dans l'attente de toujours mieux se désaltérer.

La suspension, dont parle La Fontaine, est dans l'attente, qui est ici désir d'avenir autre, imagination de cet avenir, espérance de merveilles. C'est elle qui rend possible la suspension, mais pas pour en être cause, car elle est l'espace- mouvement où la suspension se produit. On n'est pas suspendu à l'attente. On est encore moins suspendu par l'attente. On est suspendu dans l'attente, à l'intérieur de cette attente qui est désir de l'avènement d'autres merveilles.

L'attente peut être lecture par anticipation de ce que l'on peut imaginer. Le lecteur d'une fable, quand il l'a finie, peut déjà lire en projection ce qui va se présenter, mais sans le lire réellement. Il peut considérer les possibles. Qu'aurait pu faire la Cigale pour éviter le sort dont l'accable la Fourmi ? Comment expliquer que le Corbeau ouvre un large bec ? Qu'est-ce qui tente la Grenouille dans la grosseur du Boeuf ? Peut-on éviter de finir comme un des deux Mulets ? Comment courir encor ? Chaque fable, dans le premier Livre, paraît naître du désir que suscite la fable précédente. Toutes invitent à attendre la fin. La Cigale et la Fourmi, cette histoire de voisins avec sa bise, ne conduit-elle pas à imaginer la possibilité du Chêne et du Roseau, cette histoire encore de voisinage, avec le Vent du Nord ? La Cigale, monomaniaque du chanter tout l'été, ne trouve-t-elle pas son double inversé dans le Roseau, qui sait quant à lui, attendre la fin ? La Cigale se plaît, mais ne sait pas plier. Son amour-propre l'aveugle. Elle aurait dû voir son image, et lire, assurément La Cigale et la Fourmi, voire le Chêne et le Roseau... Mais l'on n'entend cela que si l'on sait, en suspension, attendre la fin...

Ainsi peut se lire le passage Des Frelons et les Mouches à Miel au Chêne et au Roseau.

Les Frelons et les Mouches à Miel conte comment une Abeille fort prudente permet à toutes les Abeilles de gagner un procès que les Frelons leur ont injustement intenté. Elle sait d'abord patienter, pour que chacun puisse lui accorder qu'il est temps désormais que le juge se hâte. Surtout, elle propose une tactique, précédemment analysée, pour contraindre les Frelons à renoncer à leurs prétentions :

Travaillons, les Frelons et nous,

On verra qui sait faire avec un suc si doux

Des cellules si bien bâties.

L'Abeille fort prudente met toute la compagnie en attente de la fin. Celle-ci ne tarde guère :

Le refus des Frelons fit voir

Que cet art passait leur savoir.

C'est à la fin que se juge effectivement le procès, et, dans ce cas, très justement. Mais si manque, comme parmi nous, une Abeille fort prudente,

On nous mange, on nous gruge;

On nous mine par des longueurs,

On fait tant à la fin que l'huître est pour le juge

Les écailles pour les plaideurs.

On ne saurait sous-estimer l'importance de la fin à la fin de cette fable. Pour qui sait se mettre en suspension dans l'attente de la fable suivante, elle prépare la dernière parole du Roseau : attendons la fin.

Dans le Chêne et le Roseau, en effet, il s'agit d'un procès que le Chêne voudrait amener le Roseau à intenter à la Nature.

Le Chêne un jour dit au Roseau

Vous avez bien sujet d'accuser la Nature.

Et il ajoute :

La Nature envers vous me semble bien injuste.

Le débat juridique passe d'une fable à l'autre sans que les commentateurs apparemment l'aient remarqué, et dans l'une et l'autre affaire, il est question de la fin.

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le Chêne et le Roseau 3 20:38 dans La Fontaine

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