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« Les lettres broyées »

vendredi, 25 décembre 2009

Les lettres broyées

Les visiteurs des poubelles, avec quelque finesse, savent leurs différences. Les plus habiles proposent des classements.

Cet article ne fournira aucune typologie. On y trouvera quelques observations sur une poubelle, son histoire, une histoire. La théorie des poubelles est à venir, mais les questions que me pose celle-ci sont ma manne présente.

Depuis dix semaines, Sébastien Lespinasse et moi, nous lui prêtons attention.

D'abord, vers la place Pinel, une nuit, nous l'avons repérée. Ensuite, nous l'avons fouillée. Sa créatrice, que nous avions imaginée morte, est apparue à sa fenêtre, interloquée par l'étal que nous faisions de ses photos de Papes, de ses articles sur Claude François; de ses classeurs scolaires, de ses bulletins de vote, de ses images de la conquête de la Lune, de son point de vue. Elle ne nous a pas condamnés : je ne le ferai plus, je le ne ferai plus disait-elle en refermant ses volets.

Un mois plus tard, à Canal-Sud, nous avons organisé une exposition des principaux objets de cette poubelle, et nous les avons commentés pour une petite foule.

Une retour à cette poubelle nous a montré que la dame et son voisin la surveillaient. Cela ne nous a pas découragés. Au plus profond de la nuit, elle avait encore jeté des archives.

Le dernier dimanche de l'Avent, nous sommes revenus.

Il était vingt-trois heures. Le froid était vif. J'avais en mémoire l'image de ma rencontre, quelques heures plus tôt, avec un galet des vignes de Gascogne. Dans un cabas, nous portions quelques photos, déchirées, que nous venions de trouver dans une poubelle voisine. L'une m'étonnait. J'y reviendrai dans un autre article.

Sébastien Lespinasse avait au corps et à l'âme un grand désir de poubelles. Depuis plusieurs dimanches, nous n'avions pas agi. Les spectacles, son horrible condition de Titulaire sur Zone de Remplacement, la fatigue, la paresse, le froid, les tentations, les lectures, les cupules et les mégalithes, de nombreux attracteurs nous avaient éloignés de notre exercice spirituel.

La poubelle qui nous attirait était en place. Elle était pleine de papiers intéressants. La dame poursuivait donc l'explusion de ses archives. Une conversion l'avait-elle éloignée de son passé catholique, politique, et moral ? Approfondissait-elle au contraire son travail spirituel en renonçant aux documents qui l'avaient accompagné ? Convertie, considérait-elle désormais la conservation des preuves de ses oeuvres comme une vanité ? Ou bien, désespérée, douteuse, incertaine quant à ce qui avait animé sa vie, rejetait-elle les vestiges d'un échec ? Les lecteurs et les critiques ignorent les raisons reélles qui poussèrent Kafka à brûler ses écrits. Nous ne pouvions pas davantage savoir ce qui contraignait cette dame à jeter. Il nous était, en effet, interdit, par une règle nécessaire, d'aller l'interroger. Nous pouvions seulement constater, en sa poubelle, l'évacuation des oeuvres de sa vie. Certes, à la différence de Kafka, elle ne tentait pas de détruire d'un coup. Loin de tout Grand Soir, elle préférait éliminer ses archives, dimanche après dimanche, sans doute par discrétion, refus de la vanité des ruptures, mais aussi désir de prolonger la mortification.

Elle avait broyé les lettres. Sous plusieurs articles de journaux catholiques, la poubelle contenait d'innombrables fragments manuscrits. Nous pouvions à peine lire quelques mots sur ces bandelettes exhumées. Le corps entier était inatteignable. Aucune résurrection ne paraissait possible.

Certaines lettres étaient simplement déchirées en plusieurs gros morceaux, mais la plupart avaient été broyées.

Fallait-il supposer que la dame, ayant constaté nos activités, s'était procurée un broyeur pour nous interdire les textes qu'elle expulsait ? Nos observations avaient-elles transformé son travail avec son passé ? Notre oeil, selon les lois de la physique quantique, avait-il altéré ce que nous croyions le réel ?

Cette dame avait broyé ses lettres. Pourquoi pas brûlées ? Etait-ce peur des flammes infernales, ou volonté, perverse, de nous laisser constater, et de constater les preuves de son acte ? Martyrisait-elle l'étal qu'elle opérait de son intimité ? Torturait-elle lentement son suicide ? Par abnégation ? Ne jouisait-elle pas, au contraire, de constater notre curiosité ? N'était-elle pas femme, comme Peau d'Ane, lorsqu'elle essaie ses trois robes derrière la porte, et qu'elle aperçoit l'oeil du Prince au trou de la serrure ? Cette vieille dame catholique était-elle coquette ? Les preuves broyées d'un passé peuvent troubler autant qu'un sexe.

Sébastien Lespinasse et moi, contrairement à Fréderic et Deslauriers, nous ne fuyons pas des bordels. Nous croyons nécessaire, pour tout poète, de pénétrer.

Nous voulions nous emparer du contenu entier de la poubelle, mais notre unique caba ne pouvait y suffire, car il était à moitié plein des photos déchirées. Nous avions besoin de plusieurs sacs, et nous ne voulions pas être surpris.

La place Pinel fut traversée. Aucun chien ne chiait dans l'Espace canin. Nous avons longé le boulodrome avec l'assurance trouble des gens qui vont accomplir un crime, un rite, et un poème. Nous avons visité des poubelles. Elles ne nous ont rien offert, pas même un petit objet drôlatique. Elles ne contenaient que des emballages, des épluchures, des bouteilles, et des boîtes de conserve. Cette nuit là, une seule poubelle parlait. Inutile d'explorer les autres bouches d'ombre.

Nous avons médité chez moi, devant des statues précolombiennes, des vases grecs, et un radiateur. Nous avons discuté de notre recherche. Nous avons formulé des hypothèses. Nous avons travaillé à creuser. C'est ainsi que se formule, hors les formes d'écriture, par la théorie, cette bonne aventure, le poème.

Quand nous avons retrouvé notre poubelle, nous avons pu être méthodiques. D'une part, nous avons photographié. D'autre part, nous avons récupéré un sac de lettres broyées, des photos déchirées, des imprimés désarticulés, des journaux, des documents préparatoires à des réunions. Ensuite, nous avons commencé l'étude.

Chez moi, nous avons étalé les fragments. Nous nous sommes efforcés de reconstruire des lettres. Nous avons lu les imprimés. Peu à peu montait l'idée qu'il n'y avait là, pour nous, nulle autre énigme que le broyeur. Certes, parmi les lettres lisibles, se trouvaient des témoignages, mais rien d'intime, ou de honteux. Chacune disait la reconnaissance, que leurs auteurs portaient à leur destinataire. Quelques unes faisaient part de difficultés, et même de déception, mais elles n'en dessinaient pas moins le visage d'une catholique efficace.

Nous éprouvions naturellement une déception. Il n'y avait aucun scandale. Mais alors, pourquoi les lettres avaient-elles été broyées ? Pourquoi cette femme redoutait-elle si puissamment qu'un oeil les lise ? Et alors, pourquoi les jetait-elle dans un espace intermédiaire, ouvert aux passages, une poubelle ? Pourquoi ne pas les brûler ?

Nous considérions le sac plein de lettres broyées que nous ne lirions jamais. Nous savions que nous les montrerions sur des scènes. Nous lirions devant des visages quelques mots de ces bandelettes. Sans doute offririons-nous à des publics ces restes lacérés. Nous les disperserions. Il est nécessaire que ces lettres, qui sont des langues arrachées et broyées, se disperssent par le monde en cette Pentecôte considérable qu'est un spectacle. Nous le ferons. Cette poubelle nous presse aux Actes.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Les lettres broyées 21:38 dans Place Pinel

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