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« Ruben de La Vialle 1660 »

mercredi, 30 décembre 2009

Ruben de La Vialle 1660

En 1660 apparemment, un certain Ruben de La Vialle a gravé son nom et le chiffre de cette année dans le Salon noir de la Grotte de Niaux. Il n'a pas abîmé les peintures. Son nom s'étale à droite d'un des plus beaux panneaux.

Je ne sais presque rien de Ruben de La Vialle. Le guide de la grotte m'a indiqué avoir découvert qu'il avait vingt-quatre ans en 1660, et qu'il avait dû passer par Pamiers, où un de ses oncles prêchait.

Un peu de navigation me fait apparaître un Antoine Ruben de Lombre, seigneur de Lavialle, qui aurait vécu de 1636 à 1706, et aurait épousé Jeanne de Chaberivière, dont il aurait eu, pour premier fils, Pierre-Paul Ruben de Lombre.

Je désire que l'homme de la grotte soit bien monsieur de Lombre, et qu'il ait pour fils Pierre-Paul.

Cet homme, dans la grotte, a signé La Vialle. Aurait-il perçu que son nom complet était trop ?

Trois ans plus tard, il épousa Jeanne de Chaberivière et lui fit Pierre-Paul Ruben de Lombre. Se souvenait-il des peintures, de l'ombre, et de Rubens ?

Cet homme travaille avec son nom. Voilà un poète.

Il évite Lombre en l'ombre et grave La Vialle. Comme il devait être dur et vital de trouver voie, dans Niaux, à huit-cents mètres de l'entrée, avec une flamme fragile ! J'aime imaginer Ruben essayant sa voix dans le Salon Noir aux effets sonores si merveilleux que les magdaléniens ont dû les employer.

En 1660, Louis XIV épousait Marie-Thérèse d'Autriche à Saint Jean de Luz. Il n'avait pas encore pris le pouvoir, et renversé Fouquet. L'Etat, ce n'était pas encore lui, mais La Fronde était finie. La Fontaine chantait, dans un de ses poèmes, les Jeux, les Ris, les Grâces et l'Amour. La Cour était passée à Toulouse du 14 octobre au 27 décembre 1659. Fouquet avait obtenu des Etats 2,5 millions de livres, mais sa femme fit une fausse couche vers Carcassonne, dont La Fontaine, à Vaux, fit poème... Antoine Ruben de Lombre, seigneur de Lavialle, fut-il de ce passage de Cour, lui Limousin ? Cela me conviendrait. Oubliant d'encenser le Traité des Pyrénées, il se serait dévié pour pénétrer vraiment les Pyrénées, et y inscrire à l'ombre.

On remarque souvent qu'il a dû voir les peintures préhistoriques. Le lieu où il écrit ne laisse aucun doute : son nom fait diptyque avec les animaux, et la taille de sa gravure est comparable à la leur. Ruben de La Vialle a respecté les peintures. Il n'a pas mis ses lettres dans les bisons.

Qu'a-t-il vu ?

Le guide de Niaux rêve de trouver un jour une relation rédigée par Ruben. De telles relations existent. Un an après ce voyage pyrénéen, Jean de La Fontaine, exilé (?) en Limousin, fit la Relation de son voyage. Pourquoi un Limousin, rentrant des Pyrénées, n'aurait-il pas composé une Relation de son voyage ? Nous saurions ce qu'il a vu.

Devant des tableaux anciens, au musée de Carcassonne, voici quelques jours, Denis Favennec me faisait remarquer que nous avions irrémédiablement perdu le regard des contemporains. Nous voyons par nos yeux seuls. Ainsi, dans une salle dix-neuvième siècle de ce musée, nous voyons un Courbet, que, peut-être, ses acheteurs n'ont pas mieux considéré que les tableaux voisins, éteints pour nous.

Il serait précieux d'avoir une relation par Ruben de La Vialle, mais je crois que le rêve du guide de Niaux est un leurre. Le récit, même circonstancié, de Ruben nous éclairerait peu : La Fontaine a beau décrire le Michel-Ange, qu'il rencontre à Richelieu, sa vue nous reste un être de fuite.

Je préfère que Ruben de La Vialle n'ait pas écrit la relation de son voyage en Pyrénées. Inscrire son nom au fond de Niaux lui suffisait.

Sur une page de la toile, je lis ceci :

Did de la Vialle realize how ancient the drawings were? We do not know, and there is no evidence that anyone else had penetrate the cave to this depth. De la Vialle must have lighted his way in with fire, using a candle or a torch not much different from the kind the Paleolithic artists who decorated this cave had used.

Ruben de la Vialle n'a pas su que les peintures de Niaux avaient 13000 ans. Il n'a pas su nommer les mammouths et les bisons. Il a vu pourtant quelque chose, comme de la peinture, et il a mis son nom à proximité, en taisant Lombre, mais en mettant Ruben, La Vialle et 1660.

Il a équilibré les grands animaux par l'écriture de son nom.

Je le crois un des plus grands écrivains et poètes du XVIIème siècle.

Il s'enfonce au fond d'une grotte, aventurant son corps dans l'image de l'origine. Comme Dante ou Cyrano, et plus audacieusement, il se risque.

Il écrit dans la pierre dure. Il travaille longtemps pour écrire ce qu'il écrit, alors que meurent Scarron, Saint Vincent de Paul, et Louise de Marillac. Il s'acharne. Il a ce que Francis Ponge appelle la rage de l'expression : ainsi, ce que La Vialle fait dure éternellement.

Il écrit seulement son nom et une date. Il limite l'oeuvre à sa signature.

Il contredit Pascal, pour qui le moi est haïssable, ou Madame de Lafayette et la Rochefoucauld, qui turent qu'ils écrivaient. Il affiche son nom, et son nom seulement. Plus audacieux que les romantiques qui étalent le leur près de leurs oeuvres, il en fait toute son oeuvre. Il dépasse Victor Hugo, qui inscrit Hugo partout, et jusque dans la mer. Anticipant et transgressant monsieur Teste, il n'a d'autre oeuvre que son nom, et il subvertit le silence : il inscrit son nom près d'une oeuvre considérable, sans signature, ni histoire. Il la séduit par son nom, et elle séduit son nom. Il se place ainsi aux postes les plus avancés de l'art contemporain, tout en portant un regard éloigné sur son temps : quelle retraite plus subtile que Niaux face aux flonflons du mariage espagnol ? Quelle plus excellente solitude, loin des Entrées royales et des médias, que le salon noir ? Quel plus bel acte d'écriture que de tourner le dos au soleil pour choisir la paroi ?

Ruben de La Vialle est le plus remarquable écrivain français du XVIIème siècle, donc de toujours. Né l'année du Cid, et aussi audacieux qu'Enée, Ulysse, et Rodrigue, il est un classique dont s'admire, en l'ombre, la litote. Il est un classique encore car son acte est à lire par les siècles et pour les siècles. Enfin, lui qui fut le plus authentique visionnaire en art du XVIIème siècle, il porte, par son nom, la tradition biblique, puisque Ruben, fils de Jacob et de Léa, signifie voici le fils, et que Pierre-Paul Ruben naquit trois ans après son inscription à Niaux. Ce fils, dont nul n'entendit parler, par le redoublement d'un des plus grands peintres du XVIIème siècle, concentre en un signe d'ombre la fondation de Pierre, l'inspiration de Paul, et l'énorme oreiller de chair fraîche.

Quoi de plus dru comme Evangile ?

Vladimir et Estragon ont raison : il faut se balader dans l'Ariège.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Ruben de La Vialle 1660 17:02 dans Littérature

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