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« Un élégant ramasseur de Pissenlits »

mardi, 8 décembre 2009

Un élégant ramasseur de Pissenlits

La place Marius Pinel, à Toulouse, est un lieu d'apparitions.

Nauséeux, dimanche dernier, j'ai voulu y faire quelques pas. La place était belle, tranquille, en ce doux début de mois de décembre. Personne ne s'aventurait dans le kiosque. Aucun chien même ne se risquait à conchier l'Espace canin ou la pelouse. Seuls quelques enfants, surveillés par leurs mères, jouaient dans le terrain de jeux. Aucun événement ne paraissait pouvoir se produire. Les chroniques de l'Histoire, encore une fois, n'allaient pas se remplir là. Même les faits divers, dans la Dépêche du Midi, resteraient muets. L'humanité ne se souviendrait pas de ce moment, place Pinel.

Tout était pourtant présent, le ciel, les arbres, les feuilles frémissantes de l'automne, les enfants, l'architecture du kiosque de Jean Montariol, les fantômes des passants passés, la mémoire des anciennes parties de pétanque, la terre si riche en vers, débris, atomes, grosses molécules fabriquées dans des animaux ou dans les entrailles des astres. La place Pinel n'était pas un fragment isolable du monde, mais un ensemble de plis que je déployais en moi parmi les replis de mon cerveau, de mon âme, et de mon corps où grouillaient des humeurs, particulièrement en mon ventre, vaguement malade, et gardant mémoire de mon existence, des jours récents, de mes contradictions et de mes désirs. Tout êtait là, et tout en moi, et j'étais en tout parce que j'étais place Pinel, qui aurait pu être n'importe quel lieu, mais qui était précisèment, étonnamment, la place Pinel, c'est-à-dire une architecture années trente, des intentions d'enfants, un projet urbanistique des mairies socialistes toulousaines d'avant-guerre, l'effet de l'essor démographique des années cinquante, manifesté par une école, que des échauffadages déserts ce dimanche, couvraient partiellement, signalant une volonté de rénovation, un souci d'offrir à la population un bâtiment propre, preuve du bon vouloir de la Mairie. J'étais, entre monades et plis, dans la pensée démonstrative de Leibniz. L'univers se pliait et se déployait en moi dans la place Pinel en moi dans la place Pinel, à l'infini, par ce fini, qui m'enchantait, car fini et potentiel, et dont j'étais à la fois l'oeil, la porte, le navire, l'horizon, la graine, la prison, et la germination.

Un moment, je téléphonais. Un autre lieu, une autre personne, une voix, un ailleurs, par les ondes, mon oreille, et ma bouche venaient se lover dans la place, et la multiplier. Le kiosque, avec son effet sonore, m'a toujours fait penser à la maison voûtée, où les apôtres se retrouvent au début des Actes, lorsqu'ils reçoivent le don des langues. La place Pinel est une Pentecôte durable. Les langues s'y délient par l'effet sonore de son kiosque, et l'on est relié au tout, là, par le tout, en soi, et hors de soi, grâce à cet effet qui prend corps des pieds à la tête, et maintient bouche et oreilles ouvertes, en état d'extase. C'est le lieu même où l'on se rassemble, et d'où l'on part porter cette bonne nouvelle que sont partout des lieux semblables, également réels et potentiels, et qu'il convient de sentir leur vide résonnant comme un tombeau offert pour nos résurrections.

Les téléphones portables sont un miracle de continuité. Ils multiplient au sol, par nos oreilles, la présence sensible du tout. Les voix qu'ils nous amènent, et que nous insinuons, sont la preuve mobile de notre spiritualité terrestre en actes. Ils redoublent la force qu'accorde la méditation sur la place Pinel, quand on y marche, comme on marcherait n'importe où, en toute conscience de l'importance de ce n'importe où. Ils peuplent d'étoiles réelles, qui ne sont pas un ciel distant, mais un passage en nous de l'infini, comme les atomes à chaque moment nous constituant. Ainsi étais-je loin de mon corps souffreteux, quelque peu lourd, tout en lui étant présent, grâce à la place Pinel et aux merveilleux plis qu'engendre sa pensée. Je guérissais.

Il y a eu soudain un homme et une brouette blanche. Cet homme poussait la brouette blanche. Il tenait un long bâton.

Cet homme était grand. Il paraissait avoir soixante dix ans. Un petit bop blanc couvrait sa tête et il portait une veste claire. Il me paraissait avoir l'air anglais.

Cet homme était seul. Il poussait avec beaucoup de soin sa brouette blanche, qui semblait, à elle seule, pouvoir le détacher de l'ordinaire. Jamais je n'avais vu une brouette blanche. Toujours les brouettes sont sales, cabossées, pleines de restes de ciment, et employées par des hommes aux bras musclés, parfois poilus, et qui en ont sué. Mais cet homme, d'apparence anglaise, et peut-être angélique, n'avait aucune de ces caractéristiques. Sa brouette était aussi blanche que Moby Dick, et elle se détachait de toutes les brouettes que j'ai connues et parfois employées, par exemple lors de fouilles archéologiques. La blancheur seule de cette brouette faisait entrer l'homme dans le théâtre. Il me semblait voir l'apparition d'un personnage de Samuel Beckett. Peut-être, avec sa brouette, allait-il attendre Godot ?

Il est singulier de constater que l'introduction d'un élément étrange dans un lieu apparemment bien connu du sujet qui l'observe suffit à faire basculer, pour lui, du moins, ce lieu dans le théâtre. Et pourtant, la place Pinel n'est pas un théâtre, sauf à supposer, selon la vieille métaphore baroque, que le monde en est un, et que cette brouette blanche, comme la baleine de Melville, avait pour vocation métaphysique de révéler la profondeur imaginaire du réel, et la présence en tout de l'oeil de Dieu.

L'homme allait de point en point, construisant un labyrinthe, sans se soucier apparemment du kiosque, de l'aire de jeux pour enfants, ou de moi qui avais l'oreille toujours collée à mon téléphone, comme une conque, tandis que mes yeux suivaient les mouvements de l'apparition. J'étais là. J'étais ailleurs. J'étais devant moi. J'étais au fond de moi. Je m'animais entre une présence absente et une présence étonnante, traversé en la place même, par une voix et un spectacle hétérogènes, dont j'étais le lieu, en la place où se produisait cette brouette blanche.

En elle, il y avait des boîtes, bien ordonnées, très propres et de couleurs diverses. L'homme était manifestement méthodique. On ne pouvait lui reprocher, quant à sa brouette et à son costume, aucune négligence. Cela seul, dans cette place Pinel, où tout s'abandonne volontiers, suffisait à le détacher. Il constituait une perfection mobile dans une platitude relâchée. La blancheur de sa brouette, ainsi que celle de son bop, et ses boîtes nettes rendaient la place manifeste et l'accusaient incidemment, mais sans rage. Cet homme était un réflecteur transcendant et pédestre.

Avec son bâton, il piquait des points dans la pelouse. De loin, je ne distinguais pas bien quoi. Ramassait-il des crottes de chien ? S'agissait-il d'un très zélé citoyen qui, pour compenser l'invasion progressive de la place par les excréments, tentait, de sa propre initiative, et peut-être avec l'appui, au moins tacite, de la Mairie, une opération purificatrice ? Je pouvais le croire, tant sa brouette était blanche, et tant il mettait d'élégance à son geste, comme pour en faire oublier la trivialité. Mais, m'approchant de lui, tout en téléphonant, je finis par comprendre : cet homme ramassait des pissenlits.

Il aurait pu les ramasser en se baissant, en s'accroupissant comme une vieille femme dans son potager, en faisant sentir par tout son corps combien la terre est basse, combien son accès est pénible, et combien même il jouissait de cet abaissement. Mais il marchait, comme un joueur de golf, poussant devant lui ses instruments et, l'air de rien, avec ce charme considérable des vieux messieurs anglais sur les greens. Il allait. Il pointait son bâton vers le sol. Une pointe en son bout lui permettait de détacher le pissenlit et de le ramener à lui, si bien qu'il n'avait pas à se pencher pour le saisir et le placer dans un sac, judicieusement installé dans sa brouette.

Cet homme était un élégant ramasseur de pissenlits.

Devant ce constat, je cessais toute conversation téléphonique. Je considérais. Ce cueilleur menait plus loin que moi, et peut-être en toute inconscience, une pensée en actes de la place Pinel. Non content de la contempler, de la traverser, voire de la méditer, il avait imaginé de la mâcher. Il envisageait d'en intégrer les productions naturelles, et de s'en vivifier. Certes, j'avais planté des radis place Pinel pour tenter de m'en nourrir, mais les radis sont morts avant que d'être comestibles... J'avais aussi récolté des feuilles de tilleul, et bu leur tisane à Fougax-et-Barrineuf, en communion avec tous mes amis de la Rencontre des Bouches. Une fois même, j'ai envisagé de voler une tomate que les enfants de l'Ecole primaire avaient fait pousser dans leur petit potager, mais, malgré la force du serpent qui me tentait, j'ai résisté. Or, cet homme, paisiblement, récoltait des pissenlits.

Quelle illumination !

D'abord je me souvenais de l'expression manger les pissenlits par la racine. Et je sentais, dans cet homme, un retournement en actes de la mort vers la vie. Trouveur et retourneur, il était l'heureux poète des feuilles de pissenlits. Par son acte, il ramenait la place et l'homme tout entier à l'état premier. Il faisait renaître le temps des cueilleurs. Plus audacieux peut-être que Rimbaud, qui proposait à son compagnon, d'aller boire le vin des cavernes, il cueillait, avec élégance, l'humble salade.

Ensuite, je me souvenais de ma rencontre, après navigation sur l'Aveyron, avec Le Dandelion Trust, qui garde, et préserve, vers Bruniquel, la grotte préhistorique de la Magdleine des Albis. Je me souvenais de l'importance, pour Jean-Pierre Nizet et pour moi, de cette rencontre avec la Fondation du Pissenlit, dont une femme nous mena vers les gravures d'animaux et de femmes nues. Le Pissenlit nous apparut comme la plante des magies, celle qui grotte indique.

Enfin, je découvrais avec un mélange d'effroi, d'extase et d'enthousiasme, la présence de Pinel dans le Pissenlit. Pinel était inscrit en anagramme dans pissenlit. Ainsi, cet homme extrayait-il du nom de Pinel, où le pli ne fait aucun doute, comme de la place, une plante à vif, qu'il s'apprêtait à absorber, pour devenir lui-même, en son corps tout en plis, une pinélisation mobile et déployée. Cet homme était la forme intégrale de la résurrection. Il était lui-même, probablement sans le savoir, le Dandelion Trust.

Pinel sit m'apparut alors, comme l'anagramme presque complet de Pissenlit avec un s excédentaire. Que Pinel soit, et au pluriel ! Que cent Pinels s'épanouissent !

Telle est absolument la poésie, qui est le réel plié déployant son pluriel grâce à l'apparition d'un ange à brouette blanche.

Noli me tangere, bien entendu...

Je n'ai rien demandé à cet homme. Je ne l'ai pas touché.

Je n'avais même pas besoin qu'il dise une parole pour être guéri.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Un élégant ramasseur de Pissenlits 14:21 dans Portraits

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