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« Un galet dans une vigne »

jeudi, 24 décembre 2009

Un galet dans une vigne

Le dernier dimanche de l'Avent, j'ai rencontré un galet.

Ce galet m'est venu par une femme que je connais pas.

Il est apparu dans une vigne que je ne connaissais pas.

Je l'ai vu pour la première fois à proximité d'une grande miche de pain. Je l'ai pris dans mes mains.

Jean-Paul Malrieu, chez qui je me trouvais, m'a dit que ce galet venait d'une vigne voisine, et que la femme qui l'avait découvert le lui avait prêté. Il voulait connaître mon point de vue.

Nous étions à proximité du Burgaud, aux limites du Gers et de la Haute-Garonne. La terre y est formée de débris arrachés aux Pyrénées pendant les derniers millions d'années. Les galets qui la peuplent ont roulé dans des rivières. Les labours les remuent.

Chacun de ces galets est différent de tous les autres. La nature de la roche, les dimensions, la forme créent de multiples singularités. Mais peu d'entre ces galets attirent l'oeil. Leurs spécificités ne nous touchent pas.

Celui que je tenais avait déjà séduit une femme. Elle l'avait jugé assez intéressant pour le remettre à Jean-Paul Malrieu, qui l'avait, à son tour, jugé assez considérable pour le disposer sur une table à mon intention. Et mon oeil effectivement s'y était arrêté.

Parmi des milliards de galets arrachés aux Pyrénées, et roulés parmi les côteaux de Gascogne, il plaisait.

Je l'ai photographié. J'ai mis plusieurs images sur la toile. Quelqu'un, peut-être, les verra. Ce galet, ainsi amplifié par mon geste, poursuit son aventure. Depuis qu'il roule en nature, il n'a cessé de se réduire, mais la rencontre d'une femme le met en considération. Il grandit désormais.

Pas de justice : les autres galets, s'ils avaient la parole, protesteraient en vain. Ils resteront soumis aux labours, aux bises, et à la pluie dans les vignes. Leur assomption dépend de l'oeil du maître, qui se fabrique des images.

Qu'a ce galet ?

Ni sa forme, ni sa taille, ni sa couleur, ni sa matière n'émeuvent. Il vaut par les figures qu'il porte, et qui l'expriment. Ses balafres, ou son usure séduisent moins que sa nature substantielle.

Il est un fragment adouci de fossile.

Je le crois un tronc de fougère arborescente, que je date du Carbonifère, ou du Dévonien. Je le crois. Je fonde cette croyance sur des souvenirs et des ressemblances, mais je n'ai rien vu d'exactement pareil, et je ne suis pas paléontologue, même si j'ai une vieille pratique des pierres.

Peut-être quelqu'un confirmera mon hypothèse, ou l'infirmera. Je suis prêt à tout, car j'ai soif de paroles autour de cette pierre, comme la femme qui la trouvée, ou comme l'homme qui me l'a mise en main. Pas de prière, pas de rites : un échange de considérations autour de ce caillou des vignes, qui changerait nos faces en visages d'anges, car tel est l'effet de la connaissance, quand elle procède du plaisir.

Pour le moment, je me souviens avoir tenu ce galet. Je me souviens l'avoir retourné, regardé. Je l'ai caressé de mes doigts. J'en ai lu les géométries visibles prolongeant les structures secrètes. Je me souviens l'avoir doucement palpé, et passé aux personnes qui m'environnaient. Je l'ai repris. Je l'ai relâché. J'y suis revenu. J'ai quitté la conversation pour le retrouver. J'ai formulé diverses hypothèses. J'ai pensé à mon ami Jean-Pierre Nizet qui aurait aimé rencontrer ce galet avec moi, et qu'une gastro-entérite avait retenu.

Je me souviens, mais d'un souvenir qui n'est pas le mien, que ce caillou a été arraché aux Pyrénées, qu'il a roulé dans des rivières qui n'existent plus, que des glaciers et des vents qui ont disparu l'ont érodé, et qu'il a été labouré souvent, avec toute la terre, sans avoir été reconnu, et qu'une femme a su le voir, et le confier à un homme qui l'a mis entre mes mains, de telle manière que j'en fais circuler l'image, et en écris.

Je me souviens avoir formulé l'hypothèse que ce galet avait pu être repéré par des hommes préhistoriques, et abandonné dans ce coin de terre qui est devenu la vigne, où il venait d'être retrouvé. J'ai rappelé que ces hommes avaient collectionné, comme l'attestent des pierres singulières et des coquillages dans les restes de leurs abris. Peut-être une femme, voici dix mille ans avait-elle vu ce morceau mobile et figé des forêts carbonifères qu'une autre femme venait de retrouver. Peut-être un chasseur du néolithique avait-il caressé ce caillou que je palpais.

Jean-Paul Malrieu m'indiqua qu'on avait retrouvé des bifaces dans la vigne. Je vis alors les Pyrénées, les aurochs, les forêts de fougères géantes, la vigneronne, les rivières disparues, et moi se mêler dans un échange d'anges et de catastrophes. La pierre était muette dans mes mains. Et tout parlait en moi, par images, et par rythmes. Je sentais le poème se déployer comme une grande roue de choses à partir d'une seule chose, et qui tournait, et que je retournais entre mes doigts, tandis que nous échangions aux bords de cette discrète pierre sombre, comme une nourriture, ces questions d'hommes. Je me suis souvenu que, pour Rimbaud, la poésie est toujours en avant.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Un galet dans une vigne 15:53 dans

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