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« Dernières nouvelles des poubelles »

lundi, 4 janvier 2010

Dernières nouvelles des poubelles

Nous travaillons. Les poubelles ne nous laissent aucun répit. La poésie est un chantier nécessairement permanent.

Malgré les obstacles, les découragements, la pluie, l'hiver, la tempête, les réveillons, les sarcasmes, il faut aller. Le miracle ne naît pas d'un coup de fusil, mais d'un labeur au chantier des signes. La parole se ploie longtemps aux labours des journées avant que fleurisse un éclair. Les poubelles ne parlent qu'à qui les trait.

Pour Sébastien Lespinasse et moi, la poésie est un exercice physique et spirituel au contact régulier du réel. Nous sommes des visiteurs du tout qui empruntons les trous à rats. Nous croyons à la porte étroite, au grand ciel, et à la force multiplicatrice de la terre.

Il n'était pas facile, hier soir, de s'arracher pour aller aux poubelles. Sur Toulouse, il pleuvait, il faisait froid. Nous avions mille travaux à terminer. Les familles exigent leurs droits.

Nous nous sommes enfoncés. Nous avons ouvert de grands parapluies, Nous avons tapé contre les poubelles. Leurs portes se sont ouvertes. Nous avons ainsi trouvé des lettres broyées, là où nous attendions des lettres broyées. Nous avons trouvé des paquets de journaux bien empilés là où nous attendions des journaux bien empilés. Nous savons nos poubelles... Et nous avons rencontré les emballages de paquets-cadeaux, les épluchures, les bouteilles, les boîtes de chocolats...

Place Marius Pinel alors que nous étions trempés, gelés, nous avons vu un grand ours totem en peluche qui nous attendait près d'un container à verre avec la chaise, visiblement de Giscard. Sous le panneau place Pinel, j'ai vu un large bout de ma vie de recherches puisque l'ours, la chaise de Giscard, et la place Pinel, sont avec les poubelles, quelques uns des domaines d'activité de mon esprit. Nous étions émus. Quelle force de concentration avait la place Pinel pour faire surgir ensemble pareilles images ? Jamais nous ne saurions dire tout ce que pouvait contenir d'infini, comme un rêve, cette conjonction sensible de l'ours des poubelles, de la chaise et de la place.

Un homme à chien passa. Nous l'avions déjà repéré. Visiblement, cet homme désirait nous parler, et nous avions même envie. Cet homme était un poète acharné à la nuit et aux chiens; il s'aventurait pour quelque cause considérable, place Pinel. Les poètes ne sont pas des auteurs de poèmes, si on entend par là de petits textes versifiés, jolis et traitant de thèmes poétiques. Les poétes, le plus souvent , n'écrivent pas. Ils aventurent, en création, leur peau dans le monde. Ils sont acharnés à l'enracinement qui les arrache vers des astres. Tel celui-ci, visiblement, avec son chien.

Il nous a regardés, alors que nous photographions l'installation créée par la place. Il pleuvait sur mon grand parapluie et sur mon chapeau. Il pleuvait sur le bonnet et sur les gants de Sébastien Lespinasse. Il pleuvait sur l'ours et sur la chaise de Giscard qui a mouillé mes fesses quand je m'y suis assis. L'homme nous a dit qu'il y avait une armoire à regarder. Il nous l'a montrée place Pinel. C'est fou tout ce que l'on trouve dans la nuit... Et puis il est parti. Son chien s'était enfui. Il devait rattraper son chien. Il ne voulait pas le perdre.

Pour nous, la place Pinel est le lieu des chiens cyniques. La municipalité a eu beau installer un Espace canin, les chiens, par toutes sortes de moyens, contournent. Ils se refusent à l'ordre abominable de chier où prévu. Les chiens conchient la loi, et leurs maîtres, discrètement, accompagnent. Impossible, depuis que nous explorons la place Pinel, de voir un chien chier, voire pisser, selon l'obligation légale. Les chiens de la place Pinel appartiennent aux dernières tribus cyniques.

Le chien de cet homme et l'homme de ce chien en étaient visiblement. Le chien avait poussé loin de l'Espace Canin, entraînant l'homme aux aventures dans la nuit. Où allaient-ils ? Ils avançaient, forcés l'un par l'autre, dans la grande fouille des ombres.

Avec le totem ours, les poubelles et la chaise de Giscard, nous tenions l'angle Nord-Est de la place Pinel. Que faisions-nous là ? Comment nous justifier devant les femmes, les hommes, Dieu ? Dieu, sans doute, aurait sympathisé... Son grand souffle est vivifiant.

Nous ne sommes pas allés visiter l'armoire que l'homme nous avait désignée. Cette armoire n'était pas pour nous. Nous sommes repartis vers les poubelles. La première qui nous est apparue, dégorgeait de matériaux. Nous y avons trouvé des papiers, plus des ours en peluche, plus un lapin en peluche, puis un cahier scolaire de liaison, souillé de dessins splendides, qui semblent des encres de la nuit. Enfin, nous avons trouvé une lampe-boule, avec sa prise électrique. C'était une pièce essentielle.

Quand nous l'avons ramenée, nous ne nous sommes pas pressés. Nous ne nous pressons jamais aux poubelles. Nous allons dans toute la nuit, dans toute la pluie, avec toutes les ordures, en soi, et autour de soi, lentement.

Quand nous avons branché la lampe, quand elle s'est éclairée, nous avons vu qu'elle animait un tourniquet de poissons rouges. Formule dans le lieu, lieu dans la formule : la lampe à poissons rouges, insolubles, tournant pour l'infini, et qui sont nos langues dans le bocal des bouches-poubelles.

Voilà tout.

Nous le montrerons, en beautés, lors de la conférence-action du Hangar, le 21 janvier. Vienne qui veut voir.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Dernières nouvelles des poubelles 16:14 dans Méthodes , Place Pinel

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