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« Le Chêne et le Roseau 4 »

vendredi, 1 janvier 2010

Le Chêne et le Roseau 4

Quatrième partie de la Lecture du Chêne et du Roseau

Accuser la Nature ?

Tel est le conseil que le Chêne prodigue au Roseau : il le pousse à un procès. Or, la fable précédente finissait en montrant le danger des procès : on nous mange, on nous gruge, on nous mine par les longueurs. Les procès ne profitent qu'aux juges, donc à l'institution qui détient, en toute affaire, le pouvoir. Les juges tirent parti de notre manque de sens commun, que seuls les Turcs auraient conservé... Il est donc prudent, et fort prudent, quand on n'est pas juge, d'éviter d'en intenter. Le Roseau, pas Juge, pas Turc, et pas impressionné par le Caucase, a du sens commun, peut-être parce qu'il a lu la fable qui précède la sienne... Il refuse de s'engager dans un procès qui aurait pour effet d'accroître encore l'apparente puissance du Chêne. Quel profit de vanité ce dernier n'en tirerait-il pas ? Quel bon spectacle ! Quels bénéfices secondaires !

Le Roseau refuse, et avec humour : la compassion du Chêne partirait d'un bon naturel. Or, s'il a bon naturel, la Nature n'est pas si mauvaise... Comment l'accuser quand elle lui accorde un voisin si naturellement bon ? Le conseil donné, puisqu'il démontre la bonté de la Nature, interdit au Roseau de le suivre. Ainsi la louange du Chêne lui donne-t-elle moyen de répliquer. Il plie Nature sur naturel, ou l'inverse, pour en tirer liberté de ne pas rompre avec la Nature... Le travail rhétorique, ici, illustre une méthode, qui n'est pas celle des Turcs, ni celle, obliquement, de Descartes, mais qui prépare, sans le savoir, Leibnitz, si l'on a lu Deleuze, et qui provient d'une expérience réelle de la Nature, telle que la pense Lucrèce, et que l'expose à son tour Michel Serres, qui n'ignore pas Gassendi...

Les Frelons n'ont pas craint d'engager procès contre les Abeilles. Ils ont espéré emporter le miel. Cela ne leur a pas profité : ils ont perdu six mois et furent ridiculisés. Leur action, injuste, contredisait la Nature. S'ils ne l'accusaient pas formellement, ils exigeaient du moins qu'on oubliât qu'elle les a faits différents des Abeilles quant aux capacités mellifères. Ils refusaient d'admettre ses lois et les possibilités de connaissances qu'elle offre. Aveugles et mauvais, ils ont perdu pour avoir cru pouvoir la nier, et, plus précisément, pour n'avoir pas prévu la possibilité d'une Abeille fort prudente, qui emploierait habilement la Nature pour la rendre manifeste. Ils ont oublié que la Nature est un mouvement divers de l'être avec le temps.

Le procès que le Chêne conseille au Roseau suppose d'oublier cette leçon de Lucrèce : la Nature est dans le temps, par le temps, toujours à naître, et jamais ailleurs qu'en sa production. Pour le Chêne, la Nature n'est pas un processus inconscient de ses effets, mais un sujet, qu'il y a bien sujet d'accuser.

L'Abeille fort prudente, nous l'avons vu, jouait doublement le temps contre les Frelons. D'abord, elle attendait le bon moment pour intervenir. Ensuite, elle proposait que tous se mettent au travail pour voir, à la fin, qui saurait faire le miel. Le Roseau joue aussi le temps, non pour gagner le procès que le Chêne lui conseille, mais pour montrer son absurdité. Il révèle ainsi ce que le Chêne aurait dû connaître : la nature de la Nature. Il lui enseigne, mais un peu tard, si bien que le vieil arbre ne peut même pas jurer, le de natura rerum, le ciel et la terre, la vie et la mort, la chance terrible des tourbillons.

C'est dans le temps, et par le temps, que la Nature se produit, et jamais autrement qu'en mouvement, toujours inachevée, même si par l'effet du désir, de notre mort, et des nécessités de penser pour vivre, on peut poser des fins. Toute fin, de ce point de vue, est un effet de l'attente et de la volonté de juger pour penser. Par cette suspension, l'esprit se retourne et imagine, mais il n'est pas de fin abolue. La Nature est mouvement. Chaque fin, formée par l'histoire et par l'esprit, y relance la possibilité d'attendre une autre fin, qui sera encore une borne provisoire dans la carrière, une judicieuse suspension.

La fin, dont il est ici question, n'est pas l'hypothétique point de vue de Dieu, au terme des Temps, mais le point de vue pratique d'une créature. La fin est le lieu, en Nature, et pour le sens commun, d'un pli.

Le Roseau sait cela. Il plie et ne rompt pas

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le Chêne et le Roseau 4 21:47 dans La Fontaine

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