accueil présentation contact portfolio ultraprivé mail
L'Astrée L'Astrée événements présentation portfolio Guallino

« Le Chêne et le Roseau 5 »

samedi, 2 janvier 2010

Le Chêne et le Roseau 5

Cinquième partie de la Lecture du Chêne et du Roseau

Pour le Roseau, plier, d'abord, économise des forces. Face aux flux violents, plier coûte moins que de se raidir. La surface ainsi opposée au Nord, à la Bise, où à toutes sortes de puissances, est si faible qu'elle peut tendre à rien, et qu'une énergie presque infinie serait nécessaire pour la détruire. L'effort de la tempête n'y peut guère, et cet avantage s'obtient sans autre dépense que celle qu'exige l'acceptation de la possibilité du pli.

Cette acceptation ne va pas de soi : la Cigale se refusait à plier face à la Fourmi. Ne lui disait-elle pas Ne vous déplaise , en préférant son plaisir au pli ? Le Corbeau ouvrait un large bec. La Grenouille tendait à se faire aussi grosse que le Boeuf. Le Mulet du fisc se chargeait, avec la Gabelle, d'une charge si belle... Par volonté de grandeur, vanité, ambition, amour-propre, ignorance, ces animaux manifestaient un refus de plier qui donne prises aux forces extérieures, comme la Fourmi, les Voleurs et le Renard, ou aux forces intérieures comme celles qui font crever.

L'acceptation éviterait des catastrophes et serait conforme à la leçon fondamentale des Fables, qui sont des économiseurs de forces : il est prudent, et même fort prudent de les lire pour réduire les coûts et les coups de l'expérience directe; il suffit, pour cela, d'accepter de recevoir leçon des moindres aventures, et d'être enfant, comme Athènes, le monde et La Fontaine, si l'on en croit le Pouvoir des fables... Il suffit de reconnaître une part essentielle de soi, sans se raidir et se gonfler par l'effet d'une image flatteuse.

L'accepter est le coût du pli. Il est faible, comparé au danger d'affronter, sans les avoir imaginés, les Loups, les Renards, et les coups épouvantables du plus terrible des enfants... Dangers réels. Dangers liés à notre condition car, même Chênes, nous sommes faibles face à la Tempête, et toujours Roseaux, sans doute pensants, mais Roseaux, ou Cigales, et systématiquement les plus faibles de la nature. Inutile et incertain de croire que l'on peut chanter tout l'été, répétant notre plaisir solitaire, et sans plier. Le pli est la réponse nécessaire, et plaisante, à l'entêtant désir d'être été. Il est l'effet économique de notre condition en Nature. Le Roseau de la Fontaine en est conscient, puisqu'il est habilement pensant, et qu'il sait, contrairement au Chêne qui ne voit pas son corps, mais son front seulement, tout ce que peut un corps.

Le Roseau sait aussi que le pli permet la continuité. C'est, en quelque manière, son effet positif. Mais il faut alors considérer que le mot pli suppose un sens différent de celui que nous employions précédemment. Nous insistions sur le fait de plier, c'est-à-dire de céder apparemment, en tentant d'opposer une surface minimale aux coups épouvantables. Plier était un verbe dynammique, ou plutôt antidynamique. Le pli désigne, quant à lui, la forme prise par le corps et qui n'est pas toujours la conséquence d'une tactique de résistance aux flux. Si plier implique le pli, tout pli ne résulte pas de l'action de plier pour épargner des forces. Les transparents replis du cristal vagabond, devant lesquels se délectent Vénus et Adonis, ne convoquent pas l'idée que le Roseau formule. Les plis sont en ce poème une forme fondamentale de la nature, telle que la décrit la physique où s'élabore la pensée de La Fontaine, et qui permet l'heureuse diversité. L'emploi du verbe plier par le Roseau, cependant, convoque cette signification : le pli est nécessairement impliqué par plier, si tout pli ne suppose pas la totalité des sens possibles du verbe plier. En cette dernière fable du premier Livre, avec les forces physiques qui sont représentés, le Chêne si raide, et le Roseau dont la souplesse va jusque dans la langue, tout convoque la forme du pli, dont Gilles Deleuze, à partir de Leibnitz, a su déployer les capacités philosophiques.

Le pli est nécessairement continu, et il permet la continuité. Il est le contraire de la rupture, comme le met en évidence le Roseau. Rompre est un sème négatif chez La Fontaine : le Rat des champs fuit la ville, car rien chez lui ne vient interrompre son plaisir; dans Psyché, quand les quatre amis cherchent un lieu favorable à leur conversation, ils choisissent le parc de Versailles, car on ne les viendrait point interrompre... La rupture, provoquée par quelque bruit, détruit le plaisir, et cause la mort. Au contraire, le mouvement vers le plaisir, suppose une continuité qui en la Nature, telle que la représente Lucrèce par la chute des atomes.

Rompre n'a pas, chez La Fontaine, le sens positif que ce verbe peut avoir dans les liturgies Chrétiennes, lorsqu'il s'agit de rompre le pain, et que cette rupture ouvre à résurrection. Si le Roseau rompt, il est mort. Si le Chêne rompt, il ne révèle que ses pieds voisins de l'Empire des morts. Sa parole s'interrompt, et sans suspension. Jamais plus il ne parlera. La rupture est sans espérance. Elle n'est en rien évangélique.

Le pli, quant à lui, est une continuité nécessaire, qui permet la continuité. S'il n'est pas continuité, il n'est pas pli, mais cassure, et il n'est pas glissement progressif d'une direction vers une autre, mais angle. Producteur de continuités, le pli permet celles du passage d'une apparence à une autre, d'une direction à une autre, d'un moment à un autre... Il est un opérateur de métamorphoses continues. Par le pli, la vie, l'onde pure, la parole peuvent continuer, se faire diverses, et même retrouver, du moins provisoirement, tant le pli n'implique pas la définitive raideur, un état premier : le pli, s'il se replie, se déplie...

Son acceptation, par le Roseau, témoigne d'une acceptation substantielle de son corps. C'est un des aspects remarquables de cette fable que le Chêne n'y voie pas son propre corps, ou plutôt qu'il n'en considère qu'une partie, sa tête, et plus précisément, par métaphore et métonymie, son front, qu'il compare au Caucase. Seul son haut est prétexte à discours, avec jeu d'images, littérature, amplifications, mais il n'a rien à dire de l'ensemble de son corps, et moins encore de ses pieds. Il est si grand, semble-t-il, qu'il n'échange plus avec eux, ce qui arrivera presque à Alice, chez Lewis Carroll, quand, devenue trop grande, elle envisage d'envoyer des lettres à ses pieds... Il faut le Nord et la Mort pour que les pieds du Chêne viennent au jour. Disons qu'il faut tout le premier Livre pour cette ultime monstration, aussi étonnante, en définitive, que celle de la Madone des Pélerins... Le Roseau, parce qu'il accepte de plier, sait l'entièreté de son corps. Plier, comme l'indiquent les derniers mots de Ma bohème, c'est ramener son pied près de son coeur, c'est lier le haut et le bas, le centre et la périphérie, l'esprit et la matière. L'acceptation du pli est, de ce point de vie, acceptation d'une continuité corps/esprit, sur laquelle La Fontaine revient volontiers, comme en témoignent, par exemple, la Préface des Fables, quand il s'agit, justement des fables, ou au livre IX, le Discours à Madame de La Sablière.

Plier, et ne pas rompre, en cette affaire, c'est ne pas être déjà rompu, mais avoir quelque idée des diverses liaisons qui permettent le passage. C'est avoir vision entière de soi, haute et humble, comme Ulysse lorsqu'il sort de la caverne, sans se tendre vers le Soleil de l'Etre, en se plaçant, âme et corps, corps par âme, âme par corps, sous un mouton. Le pli est un rappel physique à l'existence des pieds, sans quoi nul chant, fût-il celui de la Cigale, n'est réellement poésie. Ceux qui ont le goût difficile, bien entendu, n'en savent rien. Le livre II des Fables les attaquera. La Fontaine sait que le pli est un retour non narcissique sur soi.

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le Chêne et le Roseau 5 22:00 dans La Fontaine

Cet article est incommenté. (le commenter ?)

Ici, vous pouvez écrire un nouveau commentaire...

Merci de votre inscription, . Vous pouvez maintenant écrire votre commentaire. (déconnexion)

Ces informations :


Quelques commentaires sur les commentaires

Les adresses e-mails ne sont jamais affichées sur le site.

Les passages à la ligne et sauts de paragraphes sont automatiquement convertis — inutile d'utiliser les tags <p> ou <br/>. De même, les accents, la ponctuation, les apostrophes, etc... sont automatiquement convertis en code HTML.

Créez des liens en utilisant la balise HTML standard <a href="http://mon.url.ici"></a>. Les balises HTML suivantes peuvent être utilisées strong, em, cite, code. Les autres seront détruites.

Site d'Emmanuel Riboulet-Deyris (contact) | MT 3.16 | XHTML 1.0 | CSS
Ce site, hébergé par le très agréable Lost-Oasis, est sous licence Creative Commons.
Syndication : flux RSS 1.0 RSS 2.0 | flux de commentaires XML | Atom XML | L'Astrée remercie Patrick Guallino.