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« Le Chêne et le Roseau 6 »

vendredi, 8 janvier 2010

Le Chêne et le Roseau 6

Sixième partie de la Lecture du Chêne et du Roseau

Le pli nous aide à nous connaître. En pliant ma main vers ma poitrine, je l'explore. En pliant mes doigts sur ma paume, j'apprends l'intérieur de ma main. Je me découvre, étonnamment, parce que je me couvre, mais il faut que j'accepte de découvrir ce que je vais couvrir. Il faut, en quelque manière, que j'ai déjà plié pour plier. Or, on ne plie que si l'on est souple, et l'on n'est souple que pour s'être exercé. On ne plie donc jamais pour la première fois. Le Roseau plie au présent de sa vie entière. Etre Roseau, c'est plier, avoir plié, se préparer à plier. C'est plier, déplier, et replier encore.

Le pli revient. Il revient dans le temps, comme il revient dans l'espace. Le pli intégre espace et temps en un mouvement qui fait forme.

Une surface, ou une ligne pliée, revient sur elle-même, mais de telle manière que des parties se trouvent rapprochées, et parfois presque confondues. Le Roseau, en pliant, se manifeste à la fois totalement comme Roseau tout entier Roseau, et comme Roseau divers.

Tout du Roseau plié n'est pas plié en même direction, et chaque point du Roseau plié offre sur son corps entier des vues qui ne sont pas les mêmes. D'autre part, chaque point du Roseau plié est un point de vue particulier sur le monde, et leur intégrale en balaye une part beaucoup plus considérable que si le Roseau était resté droit. Le pli multiplie simultanément la possibilité de connaissance de soi, et du monde, et il offre par l'espace qu'il constitue, en lui, avec lui, et par lui, un champ pour que se déploie la pensée.

Cela est d'autant plus vrai que le pli est une expérience du temps pour qui le pratique ou le considère. Le pli plie nécessairement le temps puisqu'il ramène l'état présent plié sur un état ancien, non plié, et qu'il fait imaginer l'état futur possiblement non plié. Le pli, en sa suspension, porte mémoire et prévision. Il attend la fin, et même s'il est définitif, par exemple quand l'étoffe a pris son pli. Il est toujours, pour employer une expression moderne, à mémoire de forme. Le Roseau est un exemple de réalité à mémoire de forme, et la métaphore vaut d'autant mieux qu'il est pensant.

Peut-être est-il réellement pensant, parce qu'il plie, ce qui n'est pas du tout l'idée de Pascal, dont La Fontaine, certainement, ne connaissait pas la formule quand il écrivait sa fable. Mais un de ses projets, dans son oeuvre, est de laisser à ses lecteurs quelque chose à penser. Il leur laisse à penser, même la vie que firent les deux amis, dans le Rat de Ville et le Rat de Champ. Or cette pensée ne résulte pas seulement d'une ingurgitation de connaissances, ni même d'une projection, comme à partir de la ligne et du point, telle que la définit la Préface des Fables. Elle est mémoire et imagination. Il s'agit de lire, de relire, et, grâce à l'espace suscité par ce ressassement, d'aller de l'avant. Tel est le travail des Fables, qui plient la morale sur le récit, ou le récit sur la morale, et parfois deux récits, avec une ou une deux morales, et toujours, de fable à fable, récits et morales se rappelant et appelant. Elle créent ainsi espace, suite d'espaces, pour que la pensée se déploie. Dès le début du second Livre, par exemple, La Fontaine, propose un cas exemplaire de pli, en construisant deux récits sur deux tons différents, et qui sont et ne sont pas du tout même chose, et qu'on peut lire l'un par l'autre, pour avancer, et même conquérir, grâce à l'espace qu'ils constituent... Il se montre ainsi créateur actif, audacieux, et pensif, par élaboration de ce redoublement, qui invite le lecteur, à lire, relire, s'installer dans l'écart produit par le pli, et penser ainsi grâce à cet écart. L'art de plier, que pratique le Roseau, est à la fois un art de survivre, de vivre, et un art de penser, qui va en arrière, comme en avant, et qui, dans la mesure où il est simultanément représenté et mis en oeuvre, donne à penser... Il trouve emploi quand le Roseau loue le Chêne pour son bon naturel, alors que ce dernier l'invite impérativement à accuser la Nature. L'ironie est pli d'un mot sur un autre, qui est le même, et pas le même. Elle évite de dire, mais laisse penser, pour qui désire et sait penser. Elle suppose une pensée, celle du Roseau, et, par derrière, de l'autre côté d'un pli, celle de La Fontaine. Elle en appelle, comme l'indique Jankélévitch dans son ouvrage, à l'intelligence, et elle peut la favoriser. En sa parole, le Roseau plie, mais ne rompt pas. Il reste fidèle à sa nature, mais il donne à sentir combien le Chêne méconnait la Nature, la sienne, et manque, sans doute, d'un bon naturel. Apparemment flatteur, mais ironique, il est fort prudent, proche du fabuliste, et proche du poète.

De ce point de vue, sa capacité à plier, répond à l'incapacité de la Cigale à penser le temps comme une succession de moments divers. Croyant à l'éternité du tout l'été, elle se refuse à plier, comme la Nature plie, et se condamne A cette figure de la poésie, ignorante et narcissique, s'oppose la pratique physique du Roseau, qui donne matière, depuis l'antiquité, aux flûtes de Pan. On se souvient qu'en grec comme en latin le syrinx est d'abord le roseau, et la nymphe Syrinx, poursuivie par Pan, se transforma en roseau... Le Roseau est, par métonymie, une des figures possibles de la musique, et, singulièrement, de la musique telle que la conçoit Pan, qui n'est pas Apollon. Il permet un son continu, en transformant, dans l'ombre du tuyau, un faible souffle en ample puissance de beauté. Il est une figure fort différente de la Cigale, qui croit splendidement, mais raidement et sottement, et sans jamais produire de miel, comme les Abeilles, à l'éternité de l'été...

Artiste discret, La Fontaine défend une musique et une poésie contre une autre. De la Cigale au Roseau, même si son Roseau ne chante pas, il forme passage. D'un art narcissique, fasciné par le feu solaire, se plaisant dans l'ignorance du réel divers où il projette son expression seule, il fait passer à un art procèdant d'une connaissance du monde et de soi, s'alliant à l'eau, se faisant souffle, et proposant, contre le Chêne et peut-être déjà, contre celui qui sera plus tard, l'indiscret stoïcien, une discrète continuité. La Cigale se croit dispensée de la loi commune, mais le Roseau se pense avec la Nature et dans la Nature. Il en sait la diversité, et il pratique, en pliant, sa propre diversité. Il distingue, mais sans tronquer. Il est discret, et même discret au double sens du mot. Il ne se mêle pas des affaires de son voisin. Il sait distinguer, sans rompre, ni interrompre. Il sait donc se taire, s'abstenant, par exemple de toute phrase cruelle, dont un Renard ou un Mulet seraient capables, devant la mort du Chêne qui révéle, drôlatiquement et magnifquement, ses pieds.

Le Roseau laisse place à une pensée mélancolique. Mais il ne chante pas. Il ne prend pas les risques de l'oeuvre. Il n'est pas poète. Il n'est pas ce que tente d'être La Fontaine. Son silence et la référence à Virgile ouvrent pourtant encore et en corps, la question de l'oeuvre poétique, celle que relance, Contre ceux qui ont le goût difficile, au début du second Livre .

Le Vent redouble ses efforts

Et fait si bien qu'il déracine

Celui de qui la tête au Ciel était voisine

Et dont les pieds touchaient à l'Empire des morts.

Voilà, à toute fin utile, la racine.

Retour évidemment nécessaire, et même par la rime, à La Cigale et la Fourmi, sa voisine....

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le Chêne et le Roseau 6 8:58 dans La Fontaine

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