« Les cupules des prisonniers »
samedi, 9 janvier 2010
Les cupules des prisonniers
Le château de Foix fut une prison. Les prisonniers y ont laissé des inscriptions. Quelques uns ont fait des cupules.
Les cupules sont des trous ronds, ordinairement grands comme des petites tasses, que des hommes ont creusés sur des pierres. On en rencontre un peu partout dans le monde. En France, en Espagne ou en Irlande, elles sont souvent associées aux mégalithes. On leur accorde quatre ou cinq mille ans.
Les archéologues hésitent à se prononcer sur leur statut, tant elles sont difficiles à dater et ont pu avoir, selon les lieux et les moyens, des rôles divers. Ils se méfient aussi des ésotéristes à pendules, druides, zodiaques, et bovis...
Face aux cupules, se pose généralement cette question : pourquoi les ont-ils creusées ?
Je me demande quant à moi pourquoi nous n'en faisons pas. De l'Afrique au Brésil, de l'Ecosse à la Chine, tant d'hommes en ont creusé... Pourquoi pas nous ?
Certains prisonniers de Foix ont osé.
Ils n'employaient pas leurs cupules à des sacrifices. Ils n'y versaient pas le sang des poulets ou des menstrues. Aucun d'entre eux n'était prêtre d'une religion ancienne. Ils ne créaient pas des chemins d'étoiles sur la Terre, et ils ne figuraient pas la carte du ciel. Pas un n'a regardé la pluie réfléchir les astres dans une cupule de la prison.
Ils ont creusé pourtant.
Avec de la patience et de pauvres outils, ils ont créé de petits manques ronds.
Quelques uns paraissent sur un banc de pierre qui procède d'un mur d'inscriptions. La lumière du jour, venue d'une étroite fenêtre qui ouvre à la ville, au ciel et aux Pyrénées, les éclaire. Des traits gravés les accompagnent.
J'aime passer ma peau sur ces cupules. J'aime y enfoncer doucement mes doigts comme dans la paume de ma main, ou d'une main. p>
Je ne sais pas pourquoi les prisonniers de Foix ont désiré creuser dans la pierre de leur prison. Je ne sais même pas ce qu'ils ont désiré, les cupules ou leur creusement.
Prisonnier, j'aurais agi comme eux. J'aurais inscrit mon nom. J'aurais dessiné des animaux. J'aurais écrit : il faut mourir. Chaque jour, j'aurais considéré vers mes cupules les lèvres du soleil.
Enfant, je creusais des mines dans le jardin. Parfois, je faisais des tombeaux pour les poupées. J'aimais fouir la terre et constater son épaisseur. Plus tard, je suis descendu dans de nombreuses grottes. J'aurais voulu forer des puits. Je regrette de ne pas avoir travaillé dans une carrière ou une mine.
Ce désir, que je rencontre en moi, ne me semble pas particulier. Sur les plages, les adultes se retiennent pour ne pas creuser. Ils ont peur de paraître enfants. Alors, ils regardent la chair des autres, les écrits des autres, l'horizon, ou ils dorment. Ils font corps.
Je comprends la volupté des moines creusant à vie leur tombeau. Si je pouvais, j'aurais ce métier.
Il est satisfaisant d'ôter au sol un peu de lui, et d'éprouver sa profondeur. Ce léger vide offre à penser. On s'y penche. On y souffle son rêve. On se sait l'auteur de ce manque où résonner.
Je crois que l'homme creuse dans le monde de petits trous pour y construire sa conscience.
La cupule est un exercice spirituel.
Dans la prison de Foix, il ne devait pas être facile, mais il était nécessaire, de devenir homme. Je m'imagine sur les sièges de pierre, au froid, devant ces grands murs. Impossible d'aller en ville aux bras des jeunes femmes. Impossible de pêcher des truites dans l'Ariège. Les montagnes sont intouchables, et les visages.
J'aurais volontiers repris contenance en enlevant un peu de substance à la prison. J'aurais formulé ma personne en ôtant de la pierre à la pierre, et j'aurais soufflé mon âme, pour l'éprouver, dans mon travail.
J'aime passer mes doigts dans les cupules que je rencontre. J'aime les pénétrer légèrement. Elles sont des coquilles, des conques, ou de petits paniers dans la pierre. Je me souviens du berceau de Moïse, sur le Nil, ou du Tombeau. C'est par le rêve en actes que se lève parfois aux petits ptyx de pierre, et sans Dieu, mon humanité.
Yves Le Pestipon |
18:44 dans
L'Astrée
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