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« Place Pinel ; la disparition des cabines téléphoniques »

mardi, 12 janvier 2010

Place Pinel ; la disparition des cabines téléphoniques

L'événement ne fera aucun bruit. Il est pourtant bon qu'en reste, du moins sur la toile, quelque écho. L'époque est là.

Rares sont les individus qui considèrent la place Marius Pinel à Toulouse. Les foules ne s'y rendent pas, la presse et les télévisions se taisent. Le Pape n'intervient pas. Les Ayatollahs demeurent silencieux. Même mes amis préfèrent leurs miroirs.

Cela m'étonne peu. La place Marius Pinel n'est qu'un morceau de l'invisible.

Cet après-midi, il pleuvait sur la neige. Les poubelles n'avaient pas été ramassées. Je marchais vers la place par la rue Sainte Geneviève, et je regardais les contenus. La poubelle qui m'intéresse beaucoup, depuis quelques mois, me donna un Cdrom, sur lequel je pouvais lire, d'une écriture manuscrite : L'homme qui voulut être roi. R Kipling.

En fin d'après-midi, j'ai su qu'il s'agissait d'un enregistrement de la nouvelle, et pas du film. J'ai entendu la voix d'un homme dire les aventures des héros vers le Kafiristan. L'aventure, une fois de plus, jaillissait d'une poubelle. La place Pinel est mon Kafiristan.

Place Pinel, j'ai photographié la neige fondue. Des enfants jouaient. Des chiens évitaient l'Espace canin. Un boîte de cigarettes blanche, avec une grosse tache rouge, était abandonnée dans le Kiosque.

Et puis, j'ai découvert le manque.

Les deux cabines téléphoniques de l'angle sud-ouest de la place avaient disparu !

Pas un mot. Pas un aboiement. Le ciel était immensément gris. Je pensais à Paysage avec la chute d'Icare. Il fallait qu'il y eût moi pour constater. J'étais l'oeil.

Par ces deux cabines, il était possible d'appeler depuis la place Pinel... Par elles, on pouvait appeler la place depuis tout lieu du monde... J'ai connu ce temps. Cette nuit, alors qu'il pleut dur sur Toulouse, on doit pouvoir constater à leur emplacement une dalle de béton grise comme un caveau et quelques bandes de tissu rouge.

Il pleut pour toute la nuit. J'écris cette disparition. La place Pinel a sa première nuit sans cabines téléphoniques. Dans d'innombrables cimetières, de par le monde, des morts ont leur première nuit de mort.

La place Pinel se métamorphose. Je suis chaque jour un peu plus son tombeau. Peut-être sera-t-elle le mien. Ce serait échange de bons procédés...

Chateaubriand, considérant la lune au dessus des Invalides, à la dernière page des Mémoires, voyait un monde finir, et un monde commencer. Je vois que les téléphones portables font disparaître les cabines. Seuls les anglais tentent de sauver leurs grosses boîtes rouges, mais le couple de la place Pinel était laid. Fallait-il le sauver ? Faut-il restaurer ? Quel est le véritable état de la place Pinel ? Qu'est-ce en somme, et par soustraction, que cette place ?

Le sens fuit de toutes parts.

La disparition des cabines est un moment de l'assomption des solitudes. Chacun de nous, et moi le premier, avons en poche notre téléphone portable. Nous sommes reliés par eux comme les apôtres l'étaient par l'esprit, mais si le christianisme était un premier moment dans l'invention de la solitude, les téléphones portables accomplissent. Nous sommes seuls. Nous sommes reliés. Nous sommes religieux par la brisure.

Les deux cabines de la place Pinel étaient des lieux publics. On les vandalisait. On les gifflait de graffitis. On les insultait. On avait quelque chose à leur dire. C'était encore la démocratie. On y attendait les uns après les autres, autrefois, des voix. On maudissait devant elles le type qui parlait trop longtemps à son amour, nous qui devions parler au nôtre, et qui avions froid. Nous le regardions. Il nous regardait. Nous nous battions de désir pour le petit espace vitré.

Il n'y pas de tombeau des cabines téléphoniques. Leurs corps ont absolument disparu. La dalle de béton, qui paraît à leur place, est l'apparence d'un tombeau, mais les cabines n'ont droit, ni à la mort, ni à la résurrection. Aucune parole ne viendra s'afficher là.

A l'autre bout de la place Pinel, triomphe, pour un moment, l'Espace canin. Il est un lieu de l'époque. Tout chien qui n'y chie pas rend suspect son propriétaire. L'ère du soupçon travaille désormais les crottes.

Nous n'appelerons plus la place Pinel depuis la Chine, quand personne n'y est pour décrocher. Nous ne nous glisserons plus dans les cabines avec des pièces de monnaie, pour entendre les voix des absents.

Le kiosque reste à nos étonnements. Il est l'oreille, le berceau, et le tombeau toujours actif de nos résurrections.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Place Pinel ; la disparition des cabines téléphoniques 18:49 dans Place Pinel

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