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« Puissance poétique de l'entonnoir »

mercredi, 6 janvier 2010

Puissance poétique de l'entonnoir

Chez Victor Hugo, dans les Contemplations, je rencontre entonnoir.

C'est dans Eglogue.

Nous errions, elle et moi, dans les monts de Sicile.

Elle est fière pour tous et pour moi seul docile.

Les cieux et nos pensers rayonnaient à la fois.

Oh! comme aux lieux déserts les coeurs sont peu farouches!

Que de fleurs aux buissons, que de baisers aux bouches,

Quand on est dans l'ombre des bois!

Pareils à deux oiseaux qui vont de cime en cime,

Nous parvîmmes enfin tout au bord d'un abîme.

Elle osa s'approcher de ce sombre entonnoir;

Et, quoique mainte épine offensât ses mains blanches,

Nous tâchâmes, penchés et nous tenant aux branches,

D'en voir le fond lugubre et noir.

En ce même moment, un titan centenaire,

Qui venait d'y rouler sous vingt coups de tonnerre,

Se tordait dans ce gouffre où le jour n'ose entrer;

Et d'horribles vautours au bec impitoyable,

Attirés par le bruit de sa chute effroyable,

Commençaient à le dévorer.

Alors, elle me dit: -J'ai peur qu'on ne nous voie!

-Cherchons un antre afin d'y cacher notre joie!

-Vois ce pauvre géant! nous aurions notre tour!

-Car les dieux envieux qui l'ont fait disparaître,

-Et qui furent jaloux de sa grandeur, peut-être

-Seraient jaloux de notre amour!-

Septembre 18...

Entonnoir dans Eglogue ? Voilà qui étonne.

Entonnoir n'est pas mot poétique, et surtout pas d'églogues, qui sont poésies pastorales, dont Virgile peupla ses Bucoliques. Entonnoir manque aux églogues de Ronsard, de Calpurnius et de son traducteur Bellot, ou du Père Rapin. Entonnoir paraît en revanche dans la bouche des cuisiniers, des gaveurs d'oies, des bourreaux, et sur la tête de curieux personnages, par exemple quand Bosch les peint. Le magicien d'Oz s'en couvre. Entonnoir est pratique, ou burlesque. Son renversement fait rire.

Hugo l'ose à Eglogue.

Elle osa s'approcher de ce sombre entonnoir.

Cet églogue, étonnamment, contient abîme. L'églogue convoque d'ordinaire le ciel, les arbres, l'amour, la beauté des jardins et du jour, mais ici dès le premier verbe - nous errions - le genre paraît déréglé. Il ne s'agit plus de promenade et d'échanges en quelque lieu heureux. Errer est sans limite, sans direction, tout d'aventures, rencontres et erreurs. L'Eglogue erre avec Hugo.

Nous errions, elle et moi, dans les monts de Sicile.

La Sicile, depuis Théocrite, est île de poésie pastorale, mais Chateaubriand hissa René sur l'Etna :

La Sicile resserrée comme un point à mes pieds et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient plus que des lignes géographiques tracées sur une carte ; mais tandis que d'un côté mon oeil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait dans le cratère de l'Etna, dont je découvrais les entrailles brûlantes entre les bouffées d'une noire vapeur.

Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan, et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les demeures, n'est sans doute, ô vieillards ! qu'un objet digne de votre pitié ; mais, quoi que vous puissiez penser de René, ce tableau vous offre l'image de son caractère et de son existence : c'est ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la fois immense et imperceptible et un abîme ouvert à mes côtés.

Hugo voit l'abîme en Sicile, terre agitée, trouble, violente, dont le volcan est ouvert. Plus tard, dans la Légende des Siècles, il chantera le volcan Monomotombo d'Amérique centrale. Le volcan lui est une forme profonde, éruptive, bouleversante. Il est surgissement d'abîme, poème.

Pas de volcan précisément dans Eglogue, mais un abîme qui est aussi un gouffre, et qui est un entonnoir.

Au doux pays de la poésie pastorale, rimant à noir, un entonnoir !

Le mauvais goût de Hugo est considérable... Il a bien selon l'accusation qu'on lui porte, foulé le bon goût.

Tempête au fond de l'encrier.

Entonnoir !

Elle osa s'approcher de ce sombre entonnoir.

Etna noir ? Entonnoir tonne, étonne, détonne. Comment oser s'approcher de ce mot à maux ? Il n'est rien, malgré l'entonnoir poétique de Georg Philipp Harsdörffer, de moins officiellement poétique.

Et pourtant j'entends en ton noir, en ton noir, hante au noir... J'entends. J'entonne entonnoir.

Jailli de l'ombre

Montant et descendant dans notre tête sombre

Trouvant toujours le sens comme l'eau le niveau;

Formule des lueurs flottantes du cerveau...

Entonnoir...

Entonnoir est bouche d'ombre.

Elle osa s'approcher de ce sombre en ton noir.

Dans ton noir, dans mon noir, dans notre noir...

Quel était ce ton noir en qui elle osait s'approcher ? Qu'hantons-nous, qu'entendons-nous à ce ton, qui n'est pas que d'églogue ?

Laissons l'initiative au mot.

Et de cet entonnoir ridicule et parlant, sort la parole d'un Titan arraché, comme une langue, que Hugo, en autre version de son poème, mais qu'il biffa, mit en bouche d'elle. C'est elle qui parle, portant parole du Titan de l'entonnoir.

Femme en ton noir parlant...

L'entonnoir renversé dégorge la puissance d'un Titan, qui venait d'y rouler. Le poème est retournement du retournement de la chose. L'entonnoir retourné en preuve de folie, la folie retournée en vision, et mise en bouche d'elle... Ca roule. Et rions. Rions au noir retourné. Le rire, depuis Rabelais, est un des gouffres de l'esprit...

L'entonnoir est déplacé en Eglogue, mais tout y est déplacé, et cet errer fait poème.

L'entonnoir est une chose dont Hugo prend le parti.

le jour n'ose entrer, il ose.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Puissance poétique de l'entonnoir 15:28 dans

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