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« Un assez grand bruit »

jeudi, 14 janvier 2010

Un assez grand bruit

Il se fit un assez grand bruit vers la porte de la salle.

Lu dans la La Princesse de Clèves.

A la porte de la salle

Ils entendirent du bruit.

Lu dans Le Rat de Ville et le Rat des champs. Commenté par Michel Serres dans Le Parasite.

Avant d'écrire sa Princesse, Madame de Lafayette a pu lire La Fontaine. Madame de Sévigné, son amie, apprenait des fables et s'en délectait. Quant à moi, je lis la salle et le bruit aux deux ouvrages.

Discrétion. Profit.

Lorsqu'elle arriva, on admira sa beauté et sa parure; le bal commença, et, comme elle dansait avec Monsieur de Guise, il se fit un assez grand bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entrait, et à qui on faisait place.

Voilà la phrase : elle arriva... On admira... Les Rats y manquent bien qu'on entende ra aux mots...

Loin de moi, cependant de mettre rats dans la parure !

Cet assez grand bruit, tout de même m'étonne. Non d'abord par souvenir de La Fontaine, mais pour en sentir mal la nécessité : Monsieur de Nemours eût pu atteindre au lieu où l'on dansait, et donc à Madame de Clèves, sans passer sur quelque siège, ni causer un assez grand bruit. Et pourquoi le rapporter ?

Beaucoup de bruit pour rien ?

Dans la Princesse de Clèves, Bruit paraît en neuf pages. Six fois, il désigne une rumeur. Quatre fois, un ensemble de sons quelque peu chaotiques.

La première fois, c'est vers la porte de la salle.

La seconde, c'est au moment où Nemours tente de venir parler, une nuit, à Madame de Clèves :

Il pensa qu'il ne devait pas prétendre qu'elle le voulût écouter, et qu'elle aurait une juste colère du péril où il l'exposait, par les accidents qui pouvaient arriver. Tout son courage l'abandonna, et il fut prêt plusieurs fois à prendre la résolution de s'en retourner sans se faire voir. Poussé néanmoins par le désir de lui parler, et rassuré par les espérances que lui donnait tout ce qu'il avait vu, il avança quelques pas, mais avec tant de trouble qu'une écharpe qu'il avait s'embarassa dans la fenêtre, en sorte qu'il fit du bruit. Madame de Clèves tourna la tête, et, soit qu'elle eût l'esprit rempli de ce prince, ou qu'il fût dans un lieu où la lumière donnait assez pour qu'elle le pût distinguer, elle crut le reconnaître et sans balancer ni se retourner du côté où il était, elle entra dans le lieu où étaient ses femmes. Elle y entra avec tant de trouble qu'elle fut contrainte, pour le cacher, de dire qu'elle se trouvait mal ; et elle le dit aussi pour occuper tous ses gens, et pour donner le temps à Monsieur de Nemours de se retirer. Quand elle eut fait quelque réflexion, elle pensa qu'elle s'était trompée, et que c'était un effet de son imagination d'avoir cru voir monsieur de Nemours.

La troisième et la quatrième fois, c'est à la fin de l'histoire, lorsque Madame de Clèves, veuve, cherche Monsieur de Nemours :

Après avoir traversé un petit bois, elle aperçut, au bout d'une allée, dans l'endroit le plus reculé du jardin, une manière de cabinet ouvert de tous côtés, où elle adressa ses pas. Comme elle en fut proche, elle vit un homme couché sur des bancs, qui paraissait enseveli dans une rêverie profonde, et elle reconnut que c'était monsieur de Nemours. Cette vue l'arrêta tout court. Mais ses gens qui la suivaient firent quelque bruit, qui tira monsieur de Nemours de sa rêverie. Sans regarder qui avait causé le bruit qu'il avait entendu, il se leva de sa place pour éviter la compagnie qui venait vers lui, et tourna dans une autre allée, en faisant une révérence fort basse, qui l'empêcha même de voir ceux qu'il saluait.

Par deux fois, c'est par Monsieur de Nemours que se produit du bruit, mais la troisième, c'est par les gens de Madame de Clèves, et Monsieur de Nemours tourne, sans se retourner.

Sans bruit, que se serait-il produit ?

Monsieur de Nemours serait resté dans sa rêverie. Madame de Clèves, peut-être, aurait pu s'y produire. Elle eût été la Belle au bois du Prince rêvant. Et dès lors...

Nemours malgré le bruit, et à cause du bruit, est un anti Orphée. Il ne retourne pas la tête. Il ne voit pas Madame de Clèves. Rat de Ville, on dirait qu'il détale. Mais Prince, il se lève de sa place pour éviter la compagnie.

Sans ce bruit, peut-être, les yeux de Monsieur de Nemours et de Madame de Clèves se seraient rencontrés. Mais rien de tel. Un peu de bruit pour rien ?

Ce n'est pas sûr. Sans le bruit, peut-être, la Princesse aurait pu baiser son Prince. Elle n'aurait pas laissé d'exemples de vertus inimitables, mais éventuellement, des enfants, beaucoup d'enfants, comme dans les Contes... La Princesse de Clèves, cette histoire, aurait été impossible. Il fallait qu'il y eût ce bruit pour que se fît ce livre.

Un peu de bruit fait diverger. Au bruit, les chemins bifurquent. Or, le bruit, dans cette histoire, n'est pas voulu. C'est à cause d'une écharpe qui s'embarassa que monsieur de Nemours en fit. Ce sont les gens de la suite de madame de Clèves qui en firent dans le bois. Vers la porte de la salle, le bruit paraît l'effet, non désiré, de l'apparition de Nemours. Le bruit n'est pas calculé. Il se fait sans projet, ni pourquoi, aux limites du réel et du rêve. Monsieur de Nemours était en rêverie profonde. Dans le petit bois, Madame de Clèves, inquiète et agitée, cherchait étrangement. Dans le jardin de la Princesse, Monsieur de Nemours, tout à son trouble, venait de voir ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul amant. C'est alors qu'il fit son bruit. Le bal où se rencontrent les amants, et leur rencontre, ont tout du rêve... Bois, jardin, bal, ces lieux et ces moments sont extraordinaires. Le bruit y étonne et détonne.

Quel désir le fait ? Madame de Clèves et le Prince, ne désirent-t-ils pas ceux qu'occasionne le Prince dans le jardin, ou vers la porte de la salle ? Quand il se lève de sa place, le Prince ne désire-t-il pas le bruit, dont il s'éloigne, et que fait, indirectement, le désir de Madame de Clèves ?

Si cette Princesse eût été sage, lors du bal où se trouvait le Roi, il eût fallu qu'elle détalât, comme l'un et l'autre Rat, dès qu'il se fit un assez bruit vers la porte de la Salle. Mais elle parut indifférente. Elle ne tourna pas la tête. Effroi d'Orphée ? Non : elle achève de danser, et c'est le Roi qui lui cria de prendre celui qui arrivait.

Est-il possible qu'elle n'ait pas entendu l'assez grand bruit ?

Madame de Clèves acheva de danser et, pendant qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre, le Roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna et vit un homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir être que Monsieur de Nemours, qui passait par dessus quelque siège pour arriver où l'on dansait.

Pendant quelques instants, quoique dansante, Madame de Clèves fut sourde, et, quoique cherchant des yeux, aveugle, mais elle entendit le Roi, et reconnût Nemours. Miracle...

L'assez grand bruit paraît écrit pour rien.

Il se fit, pourtant.

Madame de Lafayette fit qu'il se fit en février, à l'instant où Nemours, quitte les grandes affaires de la politique européenne - son mariage possible avec la Reine Vierge, Elisabeth 1 d'Angleterre, qui l'aurait désiré - pour se diriger, sans le savoir, vers un banc dans un petit bois, et une rêverie profonde à propos d'une femme, peut-être vierge, et qui se refusa constamment. Il se fit un assez grand bruit, juste avant le saut de Nemours par dessus un siège, vers le silence...

Notre vie est comme un voyage, dans l'hiver, et dans la nuit...

Le Rat de ville détale.

Son camarade le suit.

Ce n'est pas que je me pique

De tous vos festins de roi,

Mais rien ne vient m'interrompre...

La carrière politico-maritale de Nemours est interrompue. Le mariage anglais ne se fera pas. La reine Vierge le restera. Madame de Chartres, Monsieur de Clèves, et bientôt madame de Clèves mourront... Et puis la Cour bruit de bruits. Il y avait de quoi avoir quelque crainte, et dire fi au bruit qui se fit. La Princesse de Clèves achève, pourtant, de danser, sans rien entendre apparemment. Elle danse maintenant... Rien ne vient interrompre son dessein de passer d'homme en homme pour danser, et, dans ce dessein, s'inscrit le cri du Roi.

Les Rats de La Fontaine ne rêvent pas. Il sont physiciens. Ils observent le monde tel qu'il est. S'ils se séparent, c'est quant au degré de prudence qu'il faut avoir. Tous deux repèrent le bruit, et détalent, mais le Rat de Ville admet qu'il peut vivre avec sa possibilité. Il sait goûter plaisir avec interrupteur. Le Rat des champs, non. Le premier admet la corruption, le second la récuse. Débat : faut-il goûter ou pas le plaisir que la crainte peut corrompre ? Peut-on même désirer cette corruption ? Le bruit est-il désirable ?

La Princesse de Clèves ne réagit pas au bruit, qui se fit, à l'impersonnel, et sans qu'aucun personnage en soit auteur. Ce parasite est un processus sans sujet, et sans objet. Nul n'en a eu dessein, et il paraît n'avoir aucune conséquence, sauf en l'histoire, où il est un mot, accompagné d'abord par assez grand et ensuite par comme de quelqu'un qui entrait et à qui on faisait place. Cet accompagnement lui donne ampleur. Bruit ne peut pas passer inaperçu, mais la Princesse de Clèves ne lit pas son histoire. Elle danse.

L'assez grand bruit n'est pas pour rien, mais pour l'histoire.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Un assez grand bruit 21:25 dans Littérature

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