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« Un triangle d'oies sur Grothendieck »

lundi, 4 janvier 2010

Un triangle d'oies sur Grothendieck

Le 14 décembre 2009, il faisait froid vif sur les Pyrénées. Nous allions filmer autour de la maison d' Alexandre Grothendieck.

Le reportage que nous faisons, Catherine Aira et moi, avance lentement. Telle était notre intention. Nous laissons surgir dans l'aventure les faits nouveaux. Nous écoutons monter du silence les paroles, les signes, une poésie. Il ne s'agit pas de faire un portrait d'Alexandre Grothendieck. Nous voulons montrer comment sa présence surgit, par son retrait, dans des existences.

Parfois, nous nous rendons vers chez lui. Nous considérons le ciel, les arbres, les nains de jardin qui ornent le jardin d'un de ses voisins. Nous regardons la lumière qui brille derrière sa fenêtre, et sous laquelle on l'aperçoit. Nous bavardons avec les êtres qui vivent à proximité de lui, et qui le regardent, de loin, avec crainte et suspicion, mais aussi avec amitié. Nous ne nous mêlons de rien. Nous passons. Nous enregistrons le silence.

Il est singulier de voir une maison ordinaire dans un village apparemment ordinaire, qui ne bénéficie pas d'un petit monument historique, et qui récèle, comme un trésor, Alexandre Grothendieck. Partout, des universitaires parlent de lui, des colloques se tiennent, des sites internet s'animent, des visages s'interrogent, mais, là où il se tient quelques vaches circulent, une factrice distribue le courrier. Pas de falaises. Pas de précipices. Pas de Walkyries. On va. On vient. On reçoit de temps en temps quelques lettres désagréables apparemment de monsieur Alexandre. On redoute qu'il mette le feu avec son eau de vie. On croit qu'il n'aurait pas dû vivre là.

Alexandre Grothendieck vit dans une maison discrète, dans un village discret. Il ne se mêle de rien. Un homme m'a dit qu'il avait fait voeu de silence. On raconte que des japonais ont dernièrement osé franchir sa barrière, et qu'il les a chassés, sans violence, mais à coup de fourche.

Les voisins redisent toujours les mémes anecdotes. Ils se méfient. Ils aiment parler cependant de l'homme. Il est une question pour eux, un tracas léger, pas une fascination. Ils constatent que sa maison est, parfois, assez rarement tout de même, l'objet d'attentions. Ils se doutent que quelque chose résonne là, comme un kiosque secret, d'où viendraient, depuis divers points de la terre, parler des langues. Mais ils ne voient réellement rien. Ils ne vont pas chercher sur internet, ou dans des livres. Ils ont presque la clef de la chambre mystérieuse, mais ils ne l'ouvrent pas. Ils ne sont pas la femme de Barbe bleue. Ils n'ont aucune envie de voir les cadavres pendus.

Je sens une grande analogie entre ce lieu où se trouve Alexandre Grothendieck, et la place Marius Pinel que j'affectionne, et considère déjà depuis de longues années. En cette place ordinaire d'un faubourg de Toulouse, il ne se voit guère qu'un kiosque dont la résonnance est particulière. Les habitants du lieu en disent peu. C'est leur lieu. Ils peuvent en parler, mais ils n'ont fait aucune recherche. Ils se contentent d'y vivre, d'y jouer aux boules, d'y faire pisser leur chien, d"y flirter, d'y taper dans des ballons. Mais pour moi, et pour quelques uns de mes amis, dont certains sont loin sur terre, cette place est l'objet de nombreuses attentions. Nous sommes capables de discuter longtemps de la nature du parapluie renversé qui se trouve enfermé sous la dalle du kiosque. Nous nous interrogeons sur le Pinel Pétanque Club. Nous nous demandons quelles sont les conséquences de l'installation, voici quelques années, d'une nouvelle aire de jeux pour enfants.

Quand je tourne autour de la maison de Grothendieck, je suis aussi dépositaire d'un secret, mais connu de grands scientifiquesde par le monde, et que je peux facilement objectiver. Ma connaissance de Grothendieck paraît plus fondée et moins ridicule que celle que j'ai acquise sur l'architecture du kiosque de Jean Montariol, ou sur la numérotation des maisons de la place Pinel. Quand je cours les salons en parlant de Grothendieck, je parais plus raisonnable que lorsque je décris cette place. Et pourtant, la maison de Grothendieck me semble être un kiosque ostensible et secret, qui résonne vers l'intérieur dès lors qu'on y lance son verbe. L'un et l'autre kiosques se dressent en terrains neutres, et l'intrusion de mon oeil averti surprend, détonne, provoque des effets que je ne désire pas. En somme, Grothendieck, dont le nom en français fait jeu de mots à Grotte indique, semble pointer vers quelque chambre de résonnance, à effet infini. Je ne serais pas surpris que s'y trouve un parapluie renversé, recueillant les forces cosmiques, ou l'effet pur du néant.

La place Pinel, arpentée par moi, produit des signes constants. Chaque fois que je m'y rends se lèvent des évangiles. Des vols montent du sol, des arbres, ou des poubelles. Hier soir, surgit un ours totem. Une autre fois, j'ai vu un merle à tête blanche.

Le 14 décembre, quand nous avons regardé, pour la première fois la maison de Grothendieck, il y a eu un grand silence en nous. La maison était petite. Il faisait froid. Nous avions roulé depuis Toulouse. Un grand triangle d'oies passait au dessus de la maison, à une dizaine de mètres. Nous entendions le battement des ailes.

Le grand triangle partait vers le sud.

Nous le regardions bouleverser le ciel au dessus de la maison, où brillait, de loin, une faible lumière jaune. L'étendue était immense et grise. La neige était possible. J'aurais voulu pouvoir filmer, mais tout le matériel était emballé. Nous n'avions que nos yeux pour voir et nous souvenir.

Jean-Paul Malrieu, quelques jours plus tard, m'a dit qu'il avait entendu près de chez lui, dans la plaine, presque au même moment, un grand vol d'oies descendre vers le sud.

J'ai aimé ce triangle visible et discret au dessus de la maison de monsieur Alexandre.

J'ai aimé cette forme sur sa lumière.

J'ai aimé que nous goûtions cette migration.

La considération du réel à terre enfante régulièrement le ciel.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Un triangle d'oies sur Grothendieck 21:20 dans Grothendieck

1 commentaire est apparu (en écrire un autre ?)

  • 1.

    le lundi 25 novembre 2013, à 14:25, Lascar Trobar [TypeKey Profile Page] écrivait :

    Merci pour ne pas contribuer à l'ensevelissement d'une œuvre majeure. Grothendieck cherche la source et elle n'est peut être atteignable que dans le silence, mais on peut aussi le dire.

    Mêler l'algèbre et la géométrie, le continu et le discret, l'absolu et le relatif. Parvenir peut être enfin à cette Alliance Libre dont je poursuis moi-même la formule mathématique (ou magique), un peu comme l'avait fait Lacan avec ses nœuds borroméens, auxquels il a travaillé grâce à des mathématiciens comme Soury, Vappereau et Thomé.

    Prendre aussi conscience de notre aliénation d'êtres humains et tenter d'en sortir pour exprimer ce qui demeure interdit de dire. Une méthode anarchiste de fondation des bases introuvables et heureusement..

    6p019b01a35f69970c

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