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« Les cinq cupules du dolmen de Débès 3 »

mercredi, 17 février 2010

Les cinq cupules du dolmen de Débès 3

Partie trois de l'article qui commence ici.

Les cupules marquent, mais ne sont pas des signes, au sens que Saussure donne à ce terme. Si, par leur forme, elles pourraient être des signifiants, elles n'ont pas de signifié. Les cupules du dolmen de Débès, comme presque toutes, parlent sans dire. La tentation est grande d'en faire des signes, de produire leur signifié, d'y reconnaître les éléments d'un langage de communication, de leur voir dire étoile, soleil, mort, vie, sexe, ou orientation au nord, au sud, à l'est...

La tentation est d'autant plus grande qu'elles sont presque partout les mêmes et que le répertoire de leurs variations est limité. Elles semblent pouvoir s'organiser en un vocabulaire et composer, quand elles sont réunies, des énoncés. Leurs groupes pourraient dire des directions, sur la terre ou dans le ciel, le nombre des bêtes d'un troupeau, ou celui des Dieux, ou le nombre de lunes qu'il faut pour telle ou telle activité. Sur les territoires où elles paraissent, et parfois en grand nombre, elles tiendraient des discours. Seuls les codes nous manqueraient pour comprendre.

Les cupules du dolmen de Débès aident à refuser cette tentation. Elles aident à penser les cupules comme un langage sans discours, mais qui peut, éventuellement, les attirer, conduire à en produire. De tels langages existent. La musique en fournit un exemple. Aucune note, quand on l'entend, n'est un signe. Pas une n'est un signifiant qui aurait un signifié, et que l'on pourrait traduire, comme on croit parfois qu'on traduit, avec un dictionnaire. Aucune note ne signifie maison, arbre, soleil, poussière, ou sexe. Et pourtant, une note ou une suite de notes peut constituer, dans le temps, et au moyen d'instruments divers, un langage, qui attire à lui des significations, aide à en inventer. Les couleurs d'un tableau abstrait, ou ses figures, accueillent et suscitent des discours pleins de sens, mais ce ne sont pas des signes, tels que Saussure les définit.

En poésie moderne, très ancienne, non européenne, et parfois même dans certains passages de la poésie structurée par la rhétorique, les mots ne sont pas essentiellement des signes. C'est peut-être d'ailleurs là qu'ils font le plus complètement fonctionner la langue dont ils sont. On dirait que le signifié s'en est, en partie, retiré, ce qui permet à des significations diverses de s'y installer, ou de naître de leur présence et de leurs architectures. Un vers d'Apollinaire, comme Sous le Pont Mirabeau coule la Seine, s'est presque vidé, par le dispositif, de son signifié constatif, chacun de ses mots s'étant fait conque creuse pour devenir, comme en musique, une possibilité d'accueillir et de susciter, c'est-à-dire d'avoir, selon l'expression de Mallarmé, des initiatives. Il faut que les mots ne soient plus prisonniers du noyau obsessif du signifié, qu'ils ne soient plus des termes pour devenir formes creuses, et complexes, volutées, voluptueuses, capables d'initiative. La poésie moderne pratique cet art de creuser, sans souci des stratégies de communication, et elle retrouve d'anciens usages, que l'on rencontre partout sur terre, dès qu'on sort du contrôle de la poésie par la rhétorique.

De la musique, avant toute chose, disait Verlaine. Les cupules peuvent être pensées par la musique. Certes, elles n'en sont pas, même si des chants peuvent avoir accompagné, dans certains cas, leur creusement, et qu'on ne peut les créer sans bruit. Le recours à la musique permet seulement de les penser comme des formes qui marquent, et qui pourtant ne sont pas des signes. Il permet de s'avancer vers les domaines des langages sans discours, là précisèment où travaille, de manière problématique, puisque elle emploie les mots qu'emploient aussi les discours, la poésie.

Les cupules du dolmen de Débès, comme toutes, sont d'abord des trous. Ce qui impressionne, quand on les considère, c'est qu'elles sont simplement de petits manques de matière dans des rochers, et que la forme de ces manques, leur organisation, le cadre qui les définit sont manifestement d'origine humaine. La musique aussi, dès qu'on la reconnaît, on sait qu'elle n'est naturelle, bien que des animaux, ou des effets de vent provoquent parfois des effets analogues. La musique et les cupules, si elles disent quelque chose, c'est la présence de l'homme, mais ce signifié est si vague, si général, et, en quelque manière, si commun, qu'il ne les ramène pas au statut saussurien de signes.

L'individu qui a creusé les cupules s'en d'ailleurs est retiré. Il ne les a pas signées. Il n'a pas, par elles, indiqué sa présence singulière, et il ne leur pas accordé, par son autorité, une force de signification. Si les cupules sont des bouches, elles sont sans visage. Elles parlent, si elles parlent, sans la garantie d'un sujet qui les aurait creusées. En ce sens encore, elles sont loin des signes, qui ont besoin d'une garantie, parfois étatique, pour fonctionner parfaitement, selon l'usage de la communication, comme en attestent les citations d'auteurs dans les dictionnaires. La musique, quant à elle, est aussi sans visage même si nous aimons considérer le corps des musiciens. Elle s'arrache aux sujets qui la produisent. Quand elle est merveilleuse, elle est une chose indépendante. Lorsque Baudelaire dit qu'elle le prend, parfois, comme une mer, il formule cette puissance sans sujet, et hors toute signification. L'éthos de l'orateur renforce ou anéantit son discours, mais Vinteuil peut être ce qui lui plaît, sa sonate prend. Il n'en est pas la preuve, la garantie, ou la faiblesse parce qu'elle ne dit rien d'autre, en sa puissance, qu'elle-même, et que les significations que lui prête Swann, ou n'importe qui, sont des projections dans sa forme désirable et désirante. La complexité remarquable de la musique, cependant, l'art incroyable des compositeurs, la virtuosité souvent sidérante de ses exécutants détourne parfois notre attention vers ceux par qui elle nous apparaît. Nous applaudissons Mozart, ou Kiri Te Kanawa. Nous célébrons les artistes, et l'art, et nous oublions cette puissance qui pourrait nous prendre, comme une mer, et dont, peut-être, nous nous protégeons.

Les cupules sont l'oeuvre d'hommes qui n'emploient pas de techniques extraordinaires. Avec quelques pierres choisies, un peu d'habileté, et de patience chacun peut en creuser. Il n'y a là aucune prouesse technique et pas de génie. On est loin de l'art, et à peine dans l'artisanat. Toutes les cupules sont également des cupules. Ce sont des oeuvres sans chefs d'oeuvre. Leurs auteurs, sans doute, n'ont pas été loués ou sifflés. Plus discrets que les sculpteurs égyptiens ou romans, qui ne signaient pas, ils se sont retirés du souci de la splendeur. Les cupules relèvent d'un art si pauvre qu'il ne saurait susciter l'adoration pour leurs auteurs, et donc, sans doute, pour des dieux, dont les auteurs se servent, et qu'ils servent. On est ici aux antipodes du spectacle. Il faut, par exemple, pénétrer, dans l'ombre du dolmen de Débès, en terre inculte, toujours sauvage, pour apercevoir cinq petits trous de faible profondeur, et que n'importe qui, n'importe quand, aurait pu creuser. Il faut se faire humble pour l'humble.

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Les cinq cupules du dolmen de Débès 3 22:50 dans Archéologie

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