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« Les pauvres doivent tout craquer »

jeudi, 11 février 2010

Les pauvres doivent tout craquer

Du R.S.A., je ne savais presque rien. J'avais juste compris que ce Revenu de Solidarité Active remplaçait le Revenu Minimum d'Insertion. Je suis peu compétent en pauvres.

M. est arrivé chez moi, l'autre soir, avec Sébastien Lespinasse. M. était inquiet, affolé, troublé, perturbé, agité. Comme il nous croit savants, compétents, introduits, et honnêtes, M. voulait nous consulter. Il nous apportait de l'argent.

M. a quarante ans. Il vit du R.S.A. Parfois, il travaille comme homme de ménage dans des entreprises. Il fait des stages. Le reste du temps, il lit, il pense, il s'aventure, il écrit, il chante d'étranges chansons.

Régulièrement la C.A.F. demande à M. de remplir un formulaire. Il le remplit. Il indique ses sources de revenus qui sont généralement nulles. Mais M, l'autre soir, venait de voir apparaître une nouvelle ligne dans le formulaire : on lui demandait de déclarer ses économies. Il devait inscrire combien contenaient ses livrets et son compte-chèque.

M. a dix mille euros à la Caisse d'Epargne. M. ne boit pas. M. ne fume pas. M. n'entretient pas de maîtresse coûteuse. M. ne voyage pas, ne mange pas au restaurant, ne va pas au théâtre. M. n'a pas de voiture. M. s'habille dans les fripes, se chauffe peu. M. emprunte des livres à la Bibliothèque municipale. M. parle poésie, littérature, philosophie, musique avec ses copains. M. explore les quartiers de Toulouse. M. ne dépense presque pas d'argent. En quelques années, avec son R.M.I., de courts moments d'emploi, et quelques étrennes, M. a économisé dix mille euros. Il y tient. C'est sa petite force, sa gloire, son honnêteté, son épargne.

M. a compris que s'il inscrivait dix mille euros sur le formulaire de la C.A.F., il n'aurait plus le R.S.A. Des témoignages sur internet racontent ce qu'ont subi des gens comme lui. M. doit donc, s'il veut garder sa source de revenus, ne rien écrire. Mais il a peur. Il craint que la C.A.F. n'ouvre ses comptes, qu'elle voie son trésor, qu'elle le châtie. M. a donc imaginé de nous confier ses dix mille euros, parce qu'il nous croit honnêtes.

Sébastien Lespinasse et moi, nous découvrons l'affaire. Nous considérons le formulaire que brandit M. Nous cherchons sur Internet des informations. Nous bricolons des hypothèses.

Nous découvrons un envers du spectacle contemporain. Jamais dans un journal que nous puissions lire, dans une émission que nous puissions entendre, sur une scène que nous puissions fréquenter, et dans la conversation de nos amis, nous n'avions entendu dire qu'on avait décidé d'inspecter les économies des pauvres. Nous imaginions vaguement que le R.S.A. était un progrès par rapport au R.M.I. Nous croyions que l'épargne demeurait une vertu pour les misérables. Nous étions encore au siècle dernier. Nous imaginions que l'on admettait que les pauvres puissent avoir quelques vertus.

Tout pauvre désormais sera puni s'il a épargné. Tout pauvre, s'il cache son éventuelle épargne, sera considéré comme un menteur, donc un coupable. On peut d'ailleurs parier sur la naïveté et sur l'honnêteté générale des pauvres. C'est admirable comme ils sont généralement honnêtes ! L'honnêteté décroît à mesure qu'on monte dans la société. La loi est générale. Les pauvres, parce qu'ils ont peur, parce qu'ils ne savent pas vraiment tricher, parce qu'ils ne croient pas aux bienfaits du mal, trichent peu. Et quand ils trichent, ils manquent d'art. Ils sont presque ridicules.

Le calcul des puissants est simple : faisons fond sur la naïveté et l'honnéteté générale des pauvres. Ils déclareront leur épargne, comme l'Ane de La Fontaine sa faute au Lion, à l'Ours et aux autres puissances. On leur supprimera tout ou partie du R.S.A. Haro ! Haro sur le baudet !

Les pauvres doivent craindre qu'on puisse ouvrir leur compte. Ils doivent craindre que leur épargne soit suspecte, tout comme leurs organes, leur sexe, leur âme, et leur langue. Les pauvres, s'ils se sont protégés par quelques sous placés de côté, témoignent qu'ils ont des vertus. Haro ! Haro !

Un pauvre qui économise est un révolté en puissance d'être efficace. Que les pauvres craquent tout, qu'ils mendient, qu'ils n'aient rien, et qu'ils prouvent, par leur mensonge et par leur ruine, leur abjection !

Le malheur de M. nous a troublés, Sébastien Lespinasse et moi. Il nous a, un moment, arrachés à nos narcissismes. Consultés par lui, nous lui avons conseillé de se taire : pas un mot dans le formulaire sur ses économies. Copie blanche ! S'il avoue ses euros, il devra les dépenser avant de pouvoir à nouveau bénéficier du R.S.A. Il devra renoncer à sa petite sécurité. L'épargne, qui peut rapporter aux riches, doit coûter cher aux plus pauvres !

Que M. se taise au formulaire. Qu'il se taise, se taise, se taise... Comme nous avons honte de donner ce conseil ! Mais que M. informe partout. Et nous, nous devons parler, écrire, hurler, et agir en poètes réels.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Les pauvres doivent tout craquer 10:47 dans L'époque

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