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« Un duc casseur s'expose au Louvre »

mardi, 9 février 2010

Un duc casseur s'expose au Louvre

Au Louvre, une salle rassemble les Antiques de Louis XIV, parmi lesquels un Adonis de marbre.

Un texte informe : Ce torse antique aurait été restauré et complété par François du Quesnoy (1594-1643. Ancienne collection du Cardinal Mazarin (1602-1661). Le n 18 gravé sur la plinthe renvoie à l'inventaire de cette collection dressé en 1653. Restée dans la galerie basse du Palais Mazarin, la statue passa ensuite dans la collection du Marquis de La Meilleraye, duc de Mazarin (1632-1713), mari de la nièce du cardinal, Hortense. Dans un accès de folie, le duc mutila l'oeuvre en 1670. Elle porte les traces des réparations.

Quand Pierre Pinoncelli attaqua au marteau un Urinoir de Marcel Duchamp, où il venait d'uriner, on ne le taxa pas de folie. La Justice le condamna. Cela ne l'empêcha pas, en 2003, d'attaquer au canif un autre urinoir, au centre Pompidou cette fois. Nouvelle condamnation, mais gloire. Et infinies méditations sur ce que peut être une oeuvre d'art.

Vivat Pinoncelli, perfomantorum imperator !

Le Marquis de La Meilleraye est exposé au Louvre, quant à lui, en permanence. C'est un des grands artistes contemporains du XVIIème siècle, tout comme Ruben de La Vialle, que certains connaisseurs lui préfèrent.

Armand-Charles de La Porte de La Meilleraye, plus connu sous le titre de duc Mazarin, s'est employé à être insupportable. Les textes le disent laid, bigot, jaloux, acariâtre, avare, dépensier...

Voilà l'avis de sa femme : Imaginez-vous des oppositions continuelles à mes plus innocentes fantaisies ; une haine implacable pour tous les gens qui maimaient, et que jaimais, un soin curieux de présenter à ma vue tous ceux que je ne pouvois souffrir, et de corrompre ceux en qui je me fiais le plus, pour savoir mes secrets, si jen eusse eu ; une application infatigable à me décrier partout, et donner un tour criminel à toutes mes actions ; enfin, tout ce que la malignité de la cabale bigote peut inventer et mettre en uvre dans une maison où elle domine avec tyrannie, contre une jeune femme simple sans égard, et dont le procédé peu circonspect donnait tous les jours de nouvelles matières de triomphe à ses ennemis.

Voilà bien un abominable homme, selon les Mémoires d'Hortense Mancini, nièce de Mazarin, femme du duc, et qui employa la plume de l'abbé de Saint Réal.

Hortense Mancini avait épousé La Meilleraye le 1er mars 1661, huit jours avant la mort de son oncle, que ses neveux regrettèrent peu : Dieu merci, il est crevé fut son éloge funèbre selon les Mémoires d'Hortense... Il est vrai que Mazarin, pour éterniser son nom, avait marié sa nièce à la Meilleraye sous condition qu'il se fît nommer duc Mazarin. Ce nouveau duc empocherait une fortune extraordinaire, puisqu'Hortense hériterait de son oncle. Trente millions valaient bien de porter un nouveau nom, quelque peu calomnié, et d'oublier un peu l'illustre nom de la Meilleraye...

Mazarin mourut huit jours après le mariage. Le duc Mazarin, déjà maître du corps de la nièce, s'empara de la fortune du cardinal, qui était aussi collectionneur d'oeuvres d'art. Maints trésors gagnèrent son palais, et, parmi eux, l'Adonis du Louvre. Le nouveau duc pouvait baiser, dépenser, et avaler l'humiliation d'être mazariné.

Ici, selon Saint Evremond, toute la réputation qu'a eue le cardinal s'est évanouie. Il a gouverné le cardinal de Richelieu qui gouvernait le Royaume; mais il a marié sa nièce à monsieur Mazarin : toute sa réputation est perdue. Il a gouverné Louis XIII après la mort de son grand ministre, et la reine régente après la mort de son grand époux, mais il a marié sa nièce à Monsieur Mazarin. Toute sa réputation est perdue.

Hortense, quoique ravissante, intelligente, cultivée et courtisée, supporta d'abord son mari. Il lui fit quatre enfants, mais il l'entraîna dans ses terres, vers Parthenay, pour l'éloigner des galants parisiens. Quand elle était enceinte, il la faisait rouler en carosse. Il la surveillait. Il lui interdisait toutes sortes de jeux. Il lui faisait passer les plus beaux jours de sa vie dans une servitude sans exemple.

Hortense finit par s'en lasser. Elle s'enfuit vers l'Italie, dans la nuit du 13 juin 1668 grâce à l'appui de son frère. Mais, à Rome, elle manqua vite d'argent. Elle fit une tentative de retour vers la France. Peine perdue. Son mari voulut l'enfermer dans un couvent dont le roi la délivra. Elle partit à Chambéry, puis vers l'Angleterre. On lui prête une vie libre.

Saint Evremond qui la fréquenta à Londres, dans son éloge funèbre, raconte coment son mari l'accablait de révélations, de prophéties. Il avertissait de la part des anges ; il commandait ; il avertissait de la part de Dieu. . Le pis, cependant, fut peut-être son iconoclasme : Un conseil dévotement imbécile fait couvrir des nudités ; un pareil scrupule fait défigurer des statues ; un jour on enlève les tableaux ; un autre les tapisseries sont emportées.. L'Adonis du Louvre porte les traces de cette passion.

Louis-Henri Loménie de Brienne, dans ses Mémoires, propose un intéressant récit : Dans un accès de dévotion, le duc de Mazarin, alla lui-même, un matin, dans sa galerie, mutiler à coups de marteau des statues antiques d'un prix inestimable. Colbert vint de la part du Roi lui demander ce qui avait pu le pousser à faire une pareille action : "Ma conscience", répondit-il.

Pierre Pinoncelli, devant le tribunal qui l'accusait d'avoir mutilé l'Urinoir, répondit qu'il rendait hommage à Duchamp. Il avait agi en conscience.

Les Talibans, quand ils ont dynamité les Bouddhas de Bamiyan, ont aussi agi en conscience.

Il est aisé d'accuser le duc Mazarin de bigoterie, de jalousie, d'obsession sexuelle. Saint Evremond et Brienne l'accablent. Colbert et le Roi s'inquiètent pour la valeur des oeuvres, soit pécunière, soit artistique. Et l'inscription du Louvre affirme tranquillement que le duc Mazarin fut pris d'un accès de folie. L'Etat, dans sa grande continuité, avec l'appui de brillants esprits, comme Saint Evremond, amateurs de jolies femmes spirituelles, comme Hortense Mancini, récuse le droit du casseur d'art à la conscience.

Le duc Mazarin est pourtant exposé au Louvre à l'égal des plus grands. Qui considère l'Adonis voit les preuves de son travail. De même, la Vénus de Milo manifeste l'effet d'un admirable arrachement

Le duc Mazarin perçut la coalition de l'Etat, de l'intelligence, d'un certain érotisme, qui se formule en la collection d'oeuvres d'art. Refusant la diplomatie de l'esprit, si chère à Marc Fumaroli, il voulut opposer, à la muséification du monde, l'énergie brute de la conscience. Loin du jansénisme faussement rude de tous les Matins du monde, il attaqua Adonis. Sodomisant simultanément Fumaroli et Quignard, il fut furieux comme le sanglier, qui déchiqueta le bel adolescent qu'aimait Vénus, et dont La Fontaine dit le désastre :

On ne voit plus l'éclat dont sa bouche était peinte,

On n'en voit que les traits, et l'aveugle trépas

Parcourt tous les endroits où régnaient tant d'appas.

Le duc Mazarin cogne, cogne, cogne. Par conscience, le voilà brute.

Nous ne saurions trop célébrer son choix d'être méthodiquement affreux, par sa gueule, sa bigoterie, son avarice et ses dépenses. Abject, il n'écouta pas les craintes de son père qui redoutait que l'accès à une si grande fortune porte malheur à sa famille. Il fut infâme. Il mérite une place dans l'histoire universelle de l'Infamie, dont rêvait Michel Foucault. Il fonda cependant un hopital pour les pauvres, et construisit à la Meilleraye, avec l'argent de Mazarin, un admirable château, que les suites de la Révolution transformèrent en carrière de pierres. Ce destructeur fut un constructeur. Cet affreux fut charitable. Cet avare fut prodigue. Il fut un monstre incompréhensible, comme l'histoire, et comme chacun, mais il le fut par conscience. Il réunit contre lui les jolies femmes, les hommes de grande culture, et inquiéta le pouvoir, alors même que Louis XIV, étonnamment, l'aimait. Il fut un subversif brut.

Le Louvre, qui accable parfois avec les chers artistes actuels, est contraint de lui ouvrir ses portes. Il en est le loup vraiment affreux, puisqu'il a perçu combien la prolifération des oeuvres d'art, voulue par l'intelligence, les charmes et l'Etat, menaçait la conscience. Il a flairé la ruine de l'âme en la gloire muséale des arts. Il a donc frappé le marbre à coups de marteau. Il a préparé l'acte considérable des Talibans, qui devrait, sans voile, donner à réfléchir. Il nous offre du champ : la ruine de l'urinoir est déjà son oeuvre au noir.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Un duc casseur s'expose au Louvre 17:43 dans

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