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« Ecriture et multiplication »

mercredi, 24 mars 2010

Ecriture et multiplication

Il est commun d'écrire pour être lu. On envisage alors de transmettre. On espère modifier le monde. Qui sait ? La gloire viendra peut-être... Je recevrai les mots miellés que mes mots susciteront. Mon nom aura logis dans les mémoires, et, dans mille ans, des étudiants et des professeurs feront des exercices sur mon texte...

Ecrire pour autrui est souvent bon pour l'écriture. Frenhofer, qui a négligé le plaisir critique du public, produit un chaos, dont n'émerge qu'un adorable pied de femme. A force de génie, son chef d'oeuvre est un monstre, ce dont il meurt. L'écrivain, s'il envisage ses lecteurs, ceux-ci l'excitent, lui posent des limites, le rendent monumental. Les masturbateurs à miroir n'enfantent pas.

S'agit-il d'enfanter, pourtant ? Le suicide de Frenhofer n'est-il pas plus estimable que certaines proliférations d'exemplaires et les succès académiques ? Doit-on faire école ?

L'écriture peut être une expérience que l'on mène avec soi, les mots, les mondes, et pour voir ce qu'elle donne. Le public, parfois, est bienvenu, ensuite, pour juger d'un des résultats - le texte - pour en tirer profit et plaisir, mais il est possible que le public s'y refuse, ou qu'il ne soit pas convié, ou qu'il trouve dans le texte tout autre chose que l'expérience dont il est un effet. Faut-il renoncer ? Faut-il changer de méthode ? L'expérience vaut, au contraire, par elle-même, quand elle multiplie.

Multiplier me vient des traductions françaises de l'Evangile. Lors de la multiplication des pains, chacun des pains est mangé par chacun des bénéficaires de l'acte du Christ. Ces pains n'étaient peut-être pas excellents. Plusieurs des participants ont pu ne pas les trouver de leur goût. Certains nutritionistes ont jugé qu'ils avaient trop de sel, ou qu'ils n'étaient pas bio... Le réel est la multiplication. C'est l'étonnant passage de l'un au multiple, sans perte aucune des qualités de l'un, qui fait la merveille. Voilà l'expérience.

L'écrivain n'a pas à imiter Jésus Christ. Il n'a pas charge de sauver les hommes. Il est un écrivain. Il écrit. Il travaille pour lui, avec lui, par les mots et avec le monde. Si des lecteurs, à ce travail et à ses fruits, trouvent plaisir et occasion de salut, tant mieux, mais l'écrivain est sans mission. Les criminels parfois, grâce à la qualité de leur meurtre, rendent de substantiels services. On peut jouir et devenir saint grâce au génie d'un assassin. Il est des criminels presque aussi multiplicateurs que le Christ.

L'écrivain revient sur les mots de la langue qu'il emploie, et il déploie le monde qui est le visage, pour lui, des rencontres qu'il a faites et qui l'ont fait. Il plie, se plie, et, loin de rompre, il multiplie, en lui, pour lui, et avec lui. C'est d'expérience : il est un multiplicateur de soi.

Si j'écris par exemple le parapluie retourné que j'ai trouvé sous le kiosque de la place Pinel à Toulouse, je m'en souviens; je plie le présent sur cet ancien moment, j'en mesure la distance, je redécouvre le parapluie, je le retrouve, je me retrouve, j'apprends de nouveaux dédales. Je reconnaîs la fée. Je deviens autre. Le parapluie retourné est plus qu'un parapluie. Tous les retournements sont des parapluies, le kiosque décolle, et je me trouve dans la langue en pleine multiplication des parapluies du kiosque, et des plaisirs.

Pour cet effet, il faut écrire. Il faut, à force de lignes, passer le désir de fixer. La mémoire ne vaut que par le feu qui brûle en mille points le paysage de la nuit.

L'écrivain aime vieillir. La multiplication par la langue, quand on l'écrit, s'enrichit à mesure que l'on se ride. Les vieux visages sont déjà des textes. L'écrivain ne fore pas dans les couches profondes des puits d'où jaillirait un pétrole. Il n'est jamais un mineur qui descendrait au fond des filons avec une lampe pour en extraire l'or. Il ne veut pas couvrir le carreau d'un chantier avec un minerai même riche.

L'écrivain est un branleur de la terre ridée. Loin de promener des miroirs le long des chemins, il suscite le frisson sur la vieille peau des choses, dont il est, et dont sa langue est le modèle et l'instrument.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Ecriture et multiplication 15:10 dans Littérature

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