« J'aurais voulu être Frédéric Moreau »
dimanche, 7 mars 2010
J'aurais voulu être Frédéric Moreau
En 1994, après la publication du Passage, Giscard annonce, dans un entretien pour l'Express : J'aurais voulu être Frédéric Moreau.
La critique flaubertienne, lorsqu'elle évoque le personnage majeur de L'Education sentimentale, le caractérise comme un raté. Malgré ses dons, son charme, l'héritage dont il bénéficie, Frédéric Moreau n'accomplit rien. D'entrée même, il n'a pas réussi à entrer au bordel, chez La Turque, et si c'est bien là ce qu'il a eu de meilleur, avec Deslauriers, ce meilleur est un ratage.
Aucun critique jamais ne se souhaite la vie de Frédéric Moreau. Aucun lecteur sans doute n'a osé formuler, comme Giscard, J'aurais voulu être Frédéric Moreau.
Les ennemis de Giscard, qui sont légion, et qui croient juste de le mépriser, considèrent sans doute que l'auteur du Passage n'a pas compris l'Education Sentimentale. Il n'en aurait pas vu l'ironie. Il n'aurait pas senti la critique de l'impuissance. C'est par bêtise qu'il voudrait avoir été Frédéric Moreau.
Une autre hypothèse est possible, plus favorable à Giscard donc plus noble, et aussi plus en accord avec les phénomènes, bien qu'elle jette sur eux un trouble.
Giscard aurait bien lu l'Education Sentimentale. Il aurait aperçu, comme les critiques, l'indignité de Frédéric, sa faiblesse, son impuissance pratique et théorique. Cependant, il ne ferait pas de l'Education Sentimentale, comme beaucoup de ses lecteurs, une dénonciation de Frédéric. Il ne verrait pas dans la réussite artistique de Flaubert le contrepoint nécessairement positif aux dérobades de son personnage. Il romprait, en somme, avec l'impératif étatique de réussite, de perfectionnement, et, pour tout dire, d'éducation auquel, souvent, nous nous soumettons. Pour lui, l'impuissance de Frédéric serait enviable. Son incapacité à saisir les femmes, son inaptitude politique, ses échecs répétés quand il s'agit de gérer son argent ou de créer, tout cela lui paraît désirable.
Giscard lui-même est homme de réussite. Ne consacre-t-il pas son énergie jusqu'à ce jour à sa gloire et à la transformation, par lui, du monde ? Il est l'anti Frédéric Moreau.
La lecture méditative de ces deux romans - Le Passage et la Princesse et le Président - fait apparaître un autre Giscard. Dans ces deux romans, le narrateur est pris par des femmes. Natalie surgit, le saisit, et disparaît. Patricia - la Princesse de Cardiff - bondit dans sa vie politique, et ne lui laisse aucun choix. Ce sont des Marie Arnoux rendues vouivres. Elles prennent Giscard, qui contemple l'excitation féminine autour de sa virilité. Il les baise sans pouvoir rien faire, sinon, au bout du compte, un livre.
Giscard n'est pas héros de roman. Les critiques ont vu en lui un vieux Don Juan fantasmant, mais ils lisent mal. Giscard se peint en proie, lui qui se peint en chasseur. Et quand il chasse, la mort de la bête l'effraie. L'acte l'horrifie. La soumission le fascine.
Giscard a travaillé à son échec. L'ascension l'attirait moins que la chute. Quand il exibe à la France la chaise vide, il jouit de son étonnante vacuité. Ce jour là, en effet, il parvient presque à être Frédéric Moreau. Ce jour là, il a le visage du vide.
Giscard a forgé l'échec de La Princesse et du Président, qui vaut mieux que l'avis des critiques littéraires. Il a détruit en quelques heures ce livre qu'il avait médité. Il s'est rendu ridicule.
Giscard désire oublier l'obligation de l'acte. Il multiplie, quant à lui, les actes pour atteindre au point béni de l'échec. Son désir d'être Frédéric Moreau, avoué, si nous le lisons avec sagesse, peut nous délivrer de l'angoisse de la gloire. Il nous permet de goûter le bonheur, actuellement presque inexprimable, d'être nul. Giscard a l'audace merveilleuse, lui l'ambitieux efficace, d'avouer que son désir était de ne pas parvenir chez la Turque. Il aurait aimé rester au bord du Bordel. Il n'a pas pu. Il est entré. Il est devenu un moment le maître. On l'a chassé, c'est peut-être ce qu'il a eu de meilleur.
Cet aveu nous fait relire L'Education sentimentale. Oui, il s'agit bien d'une Education sentimentale. Frédéric Moreau, et même Deslauriers, après longtemps d'échecs, accèdent par réflexion et entretien, à la conscience que le meilleur, était dans leur premier échec. Ils n'ont pas assez su savourer l'impuissance.
Flaubert écrit contre Frédéric Moreau, dans Frédéric Moreau, par Frédéric Moreau. Si Frédéric s'embarque au début du livre dans LE VILLE DE MONTEREAU, Gustave s'embarque dans son anagramme en écrivant, LA VIE LENTE DE MOREAU. Il construit lentement, ligne à ligne, sans l'être, et en toutes lettres, par un blâme paradoxal, sa chance de devenir, un moment, un roman, Frédéric Moreau.
Yves Le Pestipon |
19:34 dans
Giscard
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