« Le critique et la mort »
jeudi, 11 mars 2010
Le critique et la mort
Un homme, qui a consacré sa vie à l'étude de Fontenelle, ou de Voltaire, de Baudelaire ou de Virginia Woolf, sait qu'il va bientôt mourir. Il connaît l'oeuvre, il sait écrire, il a acquis les réseaux pour publier, et il mesure le génie qu'il travaille depuis des années.
Il ne va pas mourir demain. Il lui reste sans doute quelques années, mais il sent le museau de la mort fouiller ses journées. Il est un vieux professeur à la retraite. On l'invite dans des colloques parce qu'il connaît du monde et parce qu'il est célébré, mais ses collègues ont compris qu'il se taira bientôt.
Il a lu tous les livres de son auteur. Il les a relus. Il connaît ses lettres, ses textes inachevés, ses brouillons. Il s'est souvent assis à La Bibliothèque devant ses manuscrits. Il a acquis d'amples connaissances historiques, philosophiques, psychologiques, linguistiques pour en expliquer les enjeux et les subtilités. Il a fréquenté ses contemporains, ses prédécesseurs, ses commentateurs, les commentateurs de ses commentateurs. Il s'en est nourri. Il en a fait des livres, des idées, des conférences, et des articles. Il s'est installé sur ce fumier. Il y a construit son point de vue. De là, il goûte l'infini de l'oeuvre.
Il le goûte seul, puisque nul n'a lu, vécu et écrit comme lui.
Son auteur, son genre, ou son siècle poursuivront leur immortalité. D'autres lecteurs viendront, d'autres critiques. Il entrevoit leurs travaux après sa mort. Il s'indigne de leurs contresens ou applaudit leurs illuminations. Il les précède, mais il va mourir. Il ne sera pas capable de les inscrire dans ses écrits, parce que son temps est court.
Alors il se hâte. Il rassemble ses derniers articles. Il travaille follement à publier ce qui lui reste. Il corrige. Il met des points sur des i. Il cherche des formules.
Quelques uns s'étonnent de le voir tant publier. C'est un dernier jet. Il en sent le ridicule. Il lance ses livres contre la mort.
On lui a offert ses Mélanges, cette urne pleine de viscères. Il a été félicité d'avoir vécu, mais il publie un livre, un autre, des articles, et il entreprend une tournée de conférences. A chaque phrase, il sent venir des phrases fraîches, qui dansent devant lui. Il les aperçoit seul aux lèvres de sa mort.
Mieux centré, il aurait pu écrire plus loin. Trop d'années aux femmes. Les voyages. Les verres. Les mauvais livres...
Il voit ses mains pleines de taches. Il a des tremblements la nuit. Il ne court plus le long des plages. Il est un vieux monsieur au pays des ordinateurs et des jeunes filles. Jamais il n'a tant vu les beautés, mais les beautés ne le voient plus. Il sent qu'il lit mieux les livres par l'éclat de la mort. Il ne l'aurait pas imaginé. Il lit mieux à mesure qu'il meurt.
Il veut encore travailler au tombeau de son grand auteur. Il veut lui ajouter une aile. Peut-être qu'il intercédera pour lui... Il ne le croit pas. Le mort ne bougera pas. Il n'y a aucune bénédiction des livres pour les critiques. Pas la moindre prolongation. Il va mourir, et c'est peut-être justice puisqu'il a d'abord vécu avec satisfaction de la mort. Il a aimé que son auteur fût mort, avec son époque, ses chevaux, les oiseaux de son ciel. Il a pu parler, et remuer quelque chose. Il lui a plu d'être le ver agitant le cadavre, et, parfois l'ange, ou le jardinier, et d'inviter au printemps de l'oeuvre, qui le rend amoureux. A force d'y avoir travaillé, il ne sait plus ce qui est mort et ce qui est vivant de son auteur. Ce monstre l'excite. Il le désire.
Il va mourir, et il publie des livres. Il travaille encore à l'immense corps. Ce corps le mange et le multiplie, tandis que ses collègues rient, tremblent, sont stupéfaits, et poursuivent leur travail.
Yves Le Pestipon |
10:51 dans
Etudes littéraires
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