accueil présentation contact portfolio ultraprivé mail
L'Astrée L'Astrée événements présentation portfolio Guallino

« La pire espèce, c'est l'auteur »

mardi, 9 mars 2010

La pire espèce, c'est l'auteur

La pire espèce, c'est l'auteur.

Ce vers étonne.

Comment l'auteur La Fontaine l'a-t-il pu ? Si c'est vérité, comment l'a-t-il sue, et pourquoi publiée ? Si c'est erreur ou mensonge, pourquoi commis ?

Individus du XXIème siècle, en France, nous tendons à croire que la meilleure espèce c'est l'auteur.

Voleur, pédophile, narcissique, lâche, renard, loup, ours, crabe, serpent, poux, un auteur est fleur, perle, génie. Il est exempté.

Nous ne désirons pas croire La Fontaine :

Il est un Singe dans Paris

A qui l'on avait donné femme.

Singe en effet d'aucuns maris,

Il la battait : la pauvre Dame

En a tant soupiré qu'enfin elle n'est plus.

Leur fils se plaint d'étrange sorte,

Il éclate en cris superflus :

Le père en rit ;

sa femme est morte.

Il a déjà d'autres amours

Que l'on croit qu'il battra toujours.

Il hante la taverne et souvent il s'enivre.

N'attendez rien de bon du Peuple imitateur,

Qu'il soit Singe ou qu'il fasse un Livre :

La pire espèce, c'est l'Auteur.

La Fontaine a publié ce Singe à soixante douze ans, en 1693, dans ce qu'on nomme son douzième Livre. On ne connaît pas de source au Singe. C'est une invention longuement méditée.

Auteur étonne au dernier vers. Il fait scandale. La critique l'évite.

Tout critique est un peu auteur, et rêve de l'être. Il s'affirme en tout cas au service des auteurs. Il ne peut que les aimer. Artaud pourtant ose affirmer : Toute la gent littéraire est cochonne.

La Fontaine est plus radical. L'auteur, pour lui, ne vaut pas le cochon. Il est la pire espère, et pire donc que le Singe, voire que le peuple imitateur considéré en général. Parmi tout ce peuple, l'auteur est le pire.

Etrange idée.

Auteur et imitateur s'opposent par l'étymologie. L'imitateur étudie, reproduit, et même si son imitation n'est pas un esclavage, il se consacre à la secondarité. L'auteur, quant à lui, augmente avec autorité.

Depuis le romantisme, au moins, les auteurs détestent être traités d'imitateurs. Ils sont géniaux. Des labyrinthes de la culture, ils se sont envolés pour créer.

Dans la seconde partie du XVIIème, en France, l'imitation est une pratique fondamentale de l'art littéraire. Racine, Corneille, Molière, La Fontaine, La Bruyère s'admettent imitateurs. Ils imitent de grands modèles, le plus souvent antiques, et proposent des variations. Si Madame de Lafayette ou le Cardinal de Retz n'imitent pas, et si Corneille, ou Molière, sont très inventifs, l'imitation est au coeur de nombreuses pratiques d'écriture, et tout particulièrement pour la Fontaine.

De soi, elle n'est pas un mal, mais elle est dangereuse. D'une part, les Renards l'emploient, par exemple pour fasciner les Poulets d'Inde, à la fable qui précède le Singe. D'autre part, quand elle est fait de Singe, elle peut reproduire des maux, et les aggraver.Imitant sans discernement certains maris, le Singe bat sa femme, la tue, contraint son fils à se plaindre d'étrange sorte, boit, et rit. Comme le peuple imitateur abonde probablement en Singes il est prudent de n'en rien attendre de bon.

Le Singe aime naturellement imiter, et on l'y pousse, par exemple en lui donnant femme. Le on désire l'imitation, même à Paris, peut-être surtout à Paris, la grande ville. L'imitation fait spectacle. Paris s'y complaît. Cela ne signifie pas que l'imitation soit un mal. On peut imaginer d'autres imitateurs que le Singe, mais ils ne font pas peuple. Ils sont rares, comme est rare La Fontaine. Ils sont même si rares, peut-être, que, par prudence, il ne faut rien attendre de bon du peuple imitateur. Quelque bien peut venir de ce peuple. Sait-on jamais... Mais l'attendre est déconseillé.

L'auteur est de ce peuple. Non pas les auteurs, mais l'auteur. Non pas tel ou tel auteur, mais l'auteur.

La Fontaine n'attaque pas l'auteur qui imite avec art et discernement, comme lui, des textes anciens. Cet auteur, au demeurant, n'imite pas toujours, comme en témoigne Le Singe, qui est une invention de La Fontaine. Le bon imitateur ne l'est pas toujours, et il chosit ce qu'il imite. Il n'est pas Singe. Mais le peuple imitateur est presque totalement Singe, et l'Auteur qu'attaque La Fontaine est, de ce peuple, la pire espèce.

L'auteur imite l'auteur. L'auteur se prend pour un auteur comme le Singe, poussé par Paris, se prend pour un mari, et en aggrave les défauts. L'auteur pose à l'auteur.

Nous connaissons, au début du XXIème siècle, l'auteur. Il abonde. Il y en a tout un peuple. Certes, il n'imite pas, comme La Fontaine, avec art et discernement, des textes d'Esope, ou de Virgile. Il imite l'auteur. Il acquiert, pour plaire, et souvent avec succès, les traits de l'auteur. Il en a la voix, la barbe ou la calvitie, les lunettes, le cléricalisme et la mélancolie. Il peut devenir poète ou romancier chez Gallimard. Il peut poser au solitaire, vivre apparemment dans des montagnes, parler d'exil, se faire un peu moine, ou oenologue, icône en bibliothèque, ou grimpeur. Il est entré en littérature. Il flatte. Il est correct. Un certain Paris l'acclame. Des langues racontent qu'il n'est pas sans tache, qu'il est cupide, baisant ses filles, mais on leur coupe accès aux porte-voix. Certains sauvages suggèrent qu'il a la phrase vide, l'esthétique toc, que ce Trissotin a putassé pour avoir son colloque. On l'admire. Des femmes témoignent. Il est l'auteur. Il le semble tellement, et on aime tant le mépriser... Il est prêt à tuer qui ne l'admire pas. On tue pour lui. Quel affreux Singe ! Que c'est bon !

L'auteur n'est pas propre à Paris. Il grouille à Toulouse, Nantes, ou Bordeaux. On rencontre sa religion à Carcassonne. Il difffuse sur France-culture, ou au Salon du livre des Costes-Gozon. Au haut des Cévennes, ses nonnes lui brûlent des sexy cierges.

L'imitation que pratique La Fontaine est une imitation avouée, et choisie, qui se pense telle et favorise les écarts. Elle respecte ce qu'elle imite, et qu'elle admire. Elle tente de se mettre à hauteur, mais ne reproduit pas. Elle emploie l'oeuvre ancienne pour créer du nouveau. Elle est une pratique des écarts pour l'infini. Elle permet, en tradition, le maximum de liberté possible, et le bonheur des harmoniques.

Le peuple imitateur n'imite pas pour augmenter les plaisirs d'être au monde. Il ne sait qu'imiter et espère en tirer profit.

L'auteur est, de ce peuple, la pire espèce, puisqu'il détruit l'idée d'auteur, en émettant les signes convenus qui font l'auteur. Il est le pire ennemi de l'art. Il est reconnu, subventionné, loué, installé dans quelque maison d'édition. Il est lâche, il est méchant, il bat, par exemple, sa femme. Son fils se plaint d'étrange sorte. Papa l'a peut-être violé, mais Papa est entré en littérature.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La pire espèce, c'est l'auteur 16:32 dans L'époque , La Fontaine

Cet article est incommenté. (le commenter ?)

Ici, vous pouvez écrire un nouveau commentaire...

Merci de votre inscription, . Vous pouvez maintenant écrire votre commentaire. (déconnexion)

Ces informations :


Quelques commentaires sur les commentaires

Les adresses e-mails ne sont jamais affichées sur le site.

Les passages à la ligne et sauts de paragraphes sont automatiquement convertis — inutile d'utiliser les tags <p> ou <br/>. De même, les accents, la ponctuation, les apostrophes, etc... sont automatiquement convertis en code HTML.

Créez des liens en utilisant la balise HTML standard <a href="http://mon.url.ici"></a>. Les balises HTML suivantes peuvent être utilisées strong, em, cite, code. Les autres seront détruites.

Site d'Emmanuel Riboulet-Deyris (contact) | MT 3.16 | XHTML 1.0 | CSS
Ce site, hébergé par le très agréable Lost-Oasis, est sous licence Creative Commons.
Syndication : flux RSS 1.0 RSS 2.0 | flux de commentaires XML | Atom XML | L'Astrée remercie Patrick Guallino.