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« Le supplice de Jacques Viguier »

mardi, 16 mars 2010

Le supplice de Jacques Viguier

Je ne sais pas si Jacques Viguier est coupable ou innocent, mais je ne peux pas ne pas savoir que la question se pose.

Presse, radios, télévision, voisins, amis, famille me la répètent. Chacun a son avis. Seuls mes chats, les nuages, les roses, les masques du Carnaval, la Garonne, les poubelles, les oiseaux, les rires des très jeunes femmes paraissent indifférents.

Je n'ignore pas la vie de Jacques Viguier. Je sais beaucoup de ses turpitudes. Ses amours, ses mensonges, son regard peu sympathique, le contenu de sa bibliothèque, sa passion pour la chasse me sont connus. L'amant de sa femme, j'en ai l'image au crâne.

Chacun sait ce que je sais. Chacun, comme moi, est happé par le désir d'en savoir davantage. Et où ? Et quand ? Et avec qui ? Et combien de fois ? Mon oeil s'active à ces draps sales. Il fouille le matelas. Il remonte les tuyaux du lavabo à la recherche des traces de sang. Il inspecte le coffre de la voiture, et les placards. Il s'enfonce dans le sac à main.

Mes regards torturent Jacques Viguier. Et les regards de mes proches, de mes voisins, des inconnus, du juge, des journalistes, tous. Chaque oeil charcute son intime. Jacques Viguier est nu, tripes ouvertes sur les écrans, et on fouille. Fouille ! Fouille ! Fouille ! Dans la marmite de son crâne, il doit y avoir un grand secret !

On avait, paraît-il, supprimé la torture en France vers la fin du XVIIIème siècle. La revoilà.

Jacques Viguier, bourré d'anxiolytiques, paraît. On fore ses visages. On déchiquète. S'il est coupable, on lui inflige l'Enfer. Mais on peut dire, à la rigueur, qu'il l'a choisi... Suffirait qu'il avoue, et ce serait fini. Ah, mon petit coeur, ce serait fini... Il irait dormir, avec les autres criminels, dans une douce prison... Mais s'il est innocent, quel traitement ! Imaginez vous à sa place ! Comment sans suer d'angoisse ? S'il est innocent, voilà dix ans qu'on l'étale. Ce qu'il avait caché pour raisons privées, qui valent les miennes, comme les vôtres, on en fait spectacle. On lui arrache peau à peau, masque à masque, pore à pore, la chair. Et j'y travaille. Chacun de mes coups d'oeil le blesse. Chacun de mes clics vers un article qui parle de lui est une pierre que je lui lance. Et comment ne pas ? Nous voilà tous bourreaux, et ne payant pas pour l'être. C'est collectif : redevance audiovisuelle, budget du ministère de la Justice, publicité... Nous jouissons à l'oeil.

Supposons Jacques Viguier coupable. Supposons que ce spectacle soit un moyen pour le faire parler, que ces questions aient chance de le faire avouer, bonjour l'Inquisition ! Voilà de la torture. Et sans sang, sans cris sales, et pour le plus grand profit des chaînes !

J'ai l'âge de Jacques Viguier. Je suis professeur comme lui. On me dit brillant comme lui. J'ai une bibliothèque comme lui, avec des livres bizarres, comme lui. Si l'on fouille ma vie de pécheur, on y trouvera mille preuves de mon infamie. Je suis inquiet. L'enfer est au bout des yeux.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le supplice de Jacques Viguier 22:23 dans L'époque

1 commentaire est apparu (en écrire un autre ?)

  • 1.

    le dimanche 21 mars 2010, à 21:05, Marie Martin [TypeKey Profile Page] écrivait :

    C'est l'inquisition au bout de la plume, l'inquisition dans chaque regard, l'inquisition malgré une certaine condescendance à la fois perverse de curiosité mais aussi d'indifférence. C'est un peu le paradoxe des médias, cette façon de donner l'intimité en pâture à un public avide d'un bon potin à se mettre sous la dent, comme les "tricoteuses" durant la Révolution allant au tribunal juste histoire de savoir, qui ce jour là, aurait la tête tranché.
    Les hommes ne changent pas, ou peu, ils maquillent justes leurs dents de vampire avec plus d'habileté.
    Et pourtant c’est en perfusion qu’on nous sert les malheurs d’un homme.
    Et si les médias avaient trouvé le véritable moyen d’abolir la Liberté ? A-t-on vraiment le choix de se refuser au flot d’information ?

    Marie M.
    Une de vos anciennes hypokhâgneuses.

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